La Grande Villa : nager dans le noir

Cécile Pellerin - 22.08.2016

Livre - deuil - père - écriture


Le lecteur, contrairement à l'écrivain, manque souvent de mots pour exprimer avec précision et vérité ce qu'il ressent intimement et subrepticement. Aussi, impossibles à retenir car impossibles à formaliser, il laisse s'échapper certaines pensées évanescentes, certaines sensations furtives. A regrets.  Si elles le constituent pourtant, il ne les possède pas vraiment ; indicibles, instables, si fragiles.

 

Avec la Grande Villa, Laurence Vilaine réussit là où il échoue. Et le trouble est immense. Avec un art de la concision, une justesse éclatante et une sobriété bouleversante, ce court récit saisit exactement ce qui semble si difficile à vivre, à dire, à écrire.

 

 

 

"Je suis en morceaux, je marche à côté de moi."

 

A travers tous ses sens, le lecteur s'imprègne de la lumière du sud, des odeurs de la maison, entend la poignée de la porte qui s'ouvre dans l'autre sens, perçoit le rythme régulier et de plus en plus maîtrisé de la nageuse dans le couloir de la piscine.  

 

Il a parfois le souffle court, le chagrin au bord du regard, l'air triste et fatigué, souffre aussi de l'absence et du vide. Sans effusion. En longs silences. Escorté par la beauté du texte.

 

"Ecrire n'est plus à ma portée […] Pas un mot. Que je gratte à sa porte ou que je cogne, l'écriture ne répond pas, et quand je cours et la rattrape, elle change de trottoir et chausse des lunettes noires."

 

Installée en résidence d'écriture dans une villa à Marseille, malmenée par la disparition récente de son père, la narratrice, s'adresse à lui, réveille des souvenirs d'enfance, délivre ses tourments et sa peine, mais s'efforce, dans l'intimité qu'elle noue avec cette maison protectrice ("ses murs comme des bras tendus pour empêcher que je tombe"), de vivre le moment présent.

 

Dans l'attention délicate  qu'elle porte à ce tout ce qui l'environne,  elle trouvera l'apaisement salvateur, le réconfort pour panser les blessures et retrouver le chemin de l'écriture.

 

De la Grande Villa à la maison familiale, il n'y a qu'un pas, franchi sans bruit ni rupture en compagnie du père. Des images resserrées, empreintes de mélancolie et de discrétion, subtilement choisies, capables d'esquisser un portrait soigné, un caractère particulier peu démonstratif, une ambiance sociale, une vie ordinaire, faites de non-dits, de silences. Révélatrices et constitutives de la narratrice.

 

"Faire lentement pour faire juste […] Cette justesse-là qui semble conduire au plus proche de soi, qui touche le cœur…"

 

Chaque phrase semble être mûrie, épurée, éprouvée, si exacte à exprimer la fragilité, le désarroi, la douleur, les ombres mais aussi le désir qui renaît, l'élan qui se soulève, la cicatrisation désormais tangible. "Pour qu'en entier la Grande Villa me console, pour qu'aucune blessure ne survive quand je sortirai de là."

 

Prêt à  respirer, à couler dans nos veines, doucement et profondément, ce court récit  se retient comme une chanson d’Alex Beaupain ou de William Sheller. Un moment précieux, mélancolique et sensible à réécouter souvent.  Pour repartir,  plus léger et "libérer les douleurs avant qu'elles s'attachent à nous et qu'on les apprivoise".

 

Avec la Grande Villa, la Littérature est entrée en jeu, ineffable et indispensable.

 

Laurence Vilaine est l'auteur d'un précédent roman, Le silence ne sera qu'un souvenir (Babel)