La huitième vibration, de Carlo Lucarelli

Clément Solym - 29.10.2010

Livre - erythree - colonies - defaite


Fin du XIXe siècle, les Italiens sont installés depuis quelques années à Massaoua, une ville d’Érythrée devenue un point de départ de la colonisation. Une ville de garnison avec ce qu’il faut pour assurer le repos des guerriers qui n’ont encore finalement mené là aucune guerre. Une colonisation qui ressemble à toutes les colonisations : des blancs qui ne comprennent pas les noirs et les méprisent d’une manière ou d’une autre.

Massoaoua, cette ville au bord de l’eau, la Mer Rouge, vit au rythme des arrivées des bateaux qui amènent d’Italie les hommes et le matériel pour l’armée et la colonisation. Avec toutes les petites manigances qui ne manquent pas parce que ce flux d’argent attire toutes les convoitises, sur place, mais aussi au point de départ des chargements, dans l’Italie du roi Humbert 1er.

Dans le chaudron de cette région où le soleil et la chaleur assomment tout, se côtoient des Sardes, des Vénitiens, des Romains, des Florentins, des Italiens de toutes les régions d’Italie qui ne se distinguent entre eux par rien d’autre que leurs accents et des autochtones que par la couleur de leur peau. Cette chaleur qui écrase tous les gestes, les ralentit, met en évidence leur vanité, justifie l’inaction, la lenteur, l’attente.

Seuls ceux qui partent sur les hauts plateaux, à la découverte d’un Eldorado où pourraient pousser toutes les nourritures qui permettraient à la plèbe italienne de venir trouver là un avenir qui manque au pays, échappent un peu à cette avalanche de chaleur. À Massaoua se trouvent tous ceux que la perspective de la colonie a attirés, mais aussi tous ceux que l’armée envoyée en conquête a enrôlés.

Rares sont ceux qui ont franchi la barrière de toutes ces langues qui colorent ce pays de passage aux ethnies innombrables. Quelques-uns seulement. Pour es autres, pourquoi faire l’effort de comprendre ces sous humains ? Ces êtres inorganisés, sans conscience ni culture à qui il est déjà tellement généreux de jeter les miettes d’une civilisation dont ils n’arriveront peut-être jamais à comprendre les bienfaits !

Dans la fournaise de Massaoua, Carlo LUCARELLE nous emmène à la suite de toute une pléiade de personnages aux motivations tellement différentes les unes d’autres que seul un dessein colonial peut expliquer leur présence simultanée en un lieu.


Soldats enrôlés, gendarmes, colons, personnel de l’administration, fils de famille donnés en pâture à l’armée, riches visionnaires dépourvus de tout sens du commun, jusqu’à une épouse abandonnée au pays qui vient là pour tenter d’arrêter un mari qui dilapide sa fortune dans des projets tellement ambitieux et irréalistes ! À la réflexion, et c’est étonnant, seul manque le prêtre !

Tout ce monde se croise sans vraiment se rencontrer et Carlo LUCARELLI réussit cette gageure de faire qu’au fil des pages, il ne se passe rien ! Qu’il est possible de voir le temps s’écouler comme les grains d’un sablier. Que les jours se succèdent sans rugosité d’un matin à l’autre simplement marqués par la présence du soleil qui fait coller de transpiration les vêtements sur la peau et par des épisodes pluvieux aussi brefs que violents qui ne réussissent pas à rafraîchir l’atmosphère et les esprits.

Mais autour et dans Massaoua se tisse une toile que personne ne perçoit, une réaction du pays contre cet envahisseur qui nie son existence, une échine que le Négus veut amener à se secouer. Rien de perceptible, juste un bruissement, un murmure qui pourrait enfler. Quelques éclats, comme des orages, percent cependant ici ou là, brièvement. Mais avec beaucoup de violence. Comme des avertissements.

Et c’est là seulement que se fait jour toute la différence du romande Carlo LUCARELLI avec « Le Désert des Tartares » ! Ce n’est pas après la fin qu’arriveront les grands chambardements : ce sont eux qui vont secouer toute cette léthargie.

Ne vous laissez pas rebuter ou endormir par cette ambiance torride qui épuise parfois. C’est derrière cette illusion d’inaction que se cache l’âme de l’Afrique. Dont ce roman met si bien en exergue l’oppression et la révolte, sans omettre l’espoir que l’amour, aussi fruste soit-il, puisse contribuer à la rencontre des peuples