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La jeune épouse : l'attente du Fils

Mimiche - 14.03.2017

Livre - Littérature italienne - famille - Alessandro Barricco


Comme il le fait depuis un nombre incalculable d’années, Modesto a ouvert, ce matin-là, les volets de la grande maison. Il a regardé le ciel et l’a jaugé. Ensuite, il est passé devant toutes les chambres et, après avoir frappé et ouvert les portes, il a annoncé la météo du jour à chacun.

 

Comme un signal. Le signal pour tous, le Père, la Mère, la Fille et l’Oncle, de rejoindre la salle à manger où, comme d’habitude, en plus de la maisonnée, la table accueille de nombreux invités qui partagent ce repas du matin. Lequel, plus qu’un repas, est un rite qui va durer la plus grande partie de la matinée à discuter, débattre, parler. Indéfiniment. Jusqu’à ce que chacun puisse ensuite partir vaquer à ses occupations et oublier la nuit obsédante.

 

Ce matin-là, pendant le déjeuner, la Jeune Epouse est arrivée. Ponctuellement. Alors que cet évènement su, connu et programmé avait été pour le moins supplanté dans la grande maison par bien d’autres priorités. Mais pourtant en conformité parfaite avec ce qui avait été convenu trois années auparavant entre les deux familles : le jour des dix huit ans de la Jeune Epouse. Pour épouser le Fils. Qui malheureusement s’avère être parti en Angleterre essayer d’y trouver de nouvelles voies de fructification des affaires du Père.

 

Alors, en attendant son retour, il est convenu que la Jeune Epouse logera dans la maison. Et le Fils va être prévenu pour qu’il hâte son retour, qui ne saurait donc tarder.

 

Pourtant, alors qu’arrivent ponctuellement des objets hétéroclites qu’il fait rapatrier et qui permettent à l’Oncle de constituer un calendrier parallèle ("le jour des Deux Moutons",  "le Jour de la boîte à chapeau vide",…), le retour du Fils se fait attendre sans raison bien identifiée.

 

Et sa future belle famille se met en devoir de parfaire l’éducation de la Jeune Epouse à qui Modesto fournit également, de manière discrète, quelques codes pour intégrer un cercle familial assez original.

 

 

Ce qui m’a beaucoup dérouté, dans ce livre, et par dessus quoi il est fondamental de passer outre, de ne pas s’arrêter, c’est ce que j’ai d’abord pris, avant de comprendre mon erreur, pour des fautes d’orthographe grossières liées au genre du narrateur.

 

Or, le narrateur n’a pas de genre. Du moins pas de genre fixe. Car Alessandro BARRICO (traduit ici par Vincent Raynaud) change de narrateur au gré de son humeur ou au gré du contexte ou encore selon celui qui, à un moment donné, lui paraît le plus pertinent pour poursuivre la narration de l’histoire. Ainsi passe-t-on de l’un à l’autre sans avertissement mais il ne faut pas s’arrêter à un tel détail que le roman relègue très vite dans une autre dimension. Car ce qui est essentiel reste le "geste de narrer" qui n’a rien à voir avec "photographier le monde" ! Non ! Car narrer "consiste au contraire à choisir". Choisir ce qui doit être raconté. Comme par qui cela doit être raconté. Y compris, dans le bureau du Père, par un des fauteuils qui est effectivement le mieux placé pour révéler des discussions que rien ni personne, autrement, n’aurait permis de faire sortir de cette pièce !

 

Quand ce grand écart assez inhabituel est acquis, quand il a cessé de poser des problèmes au lecteur, il devient un fabuleux outil pour voir le monde dans lequel se déplacent les personnages sous une multitude de points de vue qui permettent d’accéder à plus de tolérance car meilleure est la compréhension des motivations individuelles.

 

Du coup, à côté d’une histoire où l’attente, l’espoir sont les moteurs essentiels d’une situation où il ne se passe rien car le Fils tarde toujours à revenir, Alessandro BARRICO raconte sa façon d’écrire qui relève certainement autant du jeu que de motivations plus profondes.

 

Comme est un jeu, le plaisir évident qu’il prend à décrire les intimités de chacun des membres de la famille qui, tour à tour, chacun sur un mode différent, va permettre à la Jeune Epouse d’éclore à la vie et à l’amour après avoir passé tant d’années, conformément aux recommandations qu’elle avait reçues dans son enfance, à paraître transparente pour les garçons au point de leur faire oublier sa féminité mais passant ainsi loin de regards sexués, potentiellement agressifs.

 

C’est un livre aux multiples facettes où la crudité côtoie sans l’ombre d’un remord l’innocence et la délicatesse, où la finesse fait obstacle à la grossièreté potentielle des pensées ou des situations.

 

C’est magnifiquement écrit, plein de tendresse et d’espoir, bourré d’une philosophie de la vie profondément humaniste, tolérante et jouissive. Bref, il faut lire.

 

 

 

 

 

 


Pour approfondir

Editeur : Gallimard
Genre :
Total pages :
Traducteur :
ISBN : 9782070178919

La jeune épouse

de Alessandro Baricco(Auteur) Vincent Raynaud(Traducteur)

Italie, début du XXe siècle. Un beau jour, la Jeune Epouse fait son apparition devant la Famille. Elle a dix-huit ans et débarque d'Argentine car elle doit épouser le Fils. En attendant qu'il rentre d'Angleterre, elle est accueillie par la Famille. La Jeune Epouse vit alors une authentique initiation sexuelle : la Fille la séduit et fait son éducation, dûment complétée par la Mère, et le Père la conduit dans un bordel de luxe où elle écoutera un récit édifiant, qui lui dévoilera les mystères de cette famille aux rituels

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