La joie pour l'éternité, Correspondance du Goulag (1931-1933)

Cécile Pellerin - 17.11.2014

Livre - Lettres - Goulag - amour


En plein régime totalitaire, deux éminents intellectuels russes mariés, Alexei (philosophe et philologue) et Valentina Losseva Sokolova (scientifique de renom), sont internés au Goulag comme prisonniers de droits communs (déclarés ennemis du peuple pour leur engagement antimarxiste).

 

Pendant ces années de camp, les deux époux prennent un chemin religieux, « voie pour nous unique, ultime, incontestable ». Dès 1929 d'ailleurs, après sept ans de mariage, ils ont, l'un et l'autre, pris les vœux monastiques et déjà renoncé à toute union charnelle.

 

 Ainsi, à travers ces écrits, ils semblent se soutenir davantage comme des religieux plutôt que comme des époux. Ils sont, l'un et l'autre, installés dans une sorte de soumission au réel, calmes et apaisés, quel que soit le tourment, quelle que soit la souffrance. "En vérité, le Seigneur donne des forces en même temps qu'il nous soumet à l'épreuve".

 

Affecté d'abord aux travaux de construction du canal Baltique-Mer Blanche, Alexei, en proie à des rhumatismes invalidants et souffrant d'une mauvaise vue, devient rapidement le gardien du bois. Valentina travaille dans les "statistiques", dans un espace "suffisant, au chaud et sans humidité", dans les contreforts de l'Altaï. Eloignés l'un de l'autre par des milliers de kilomètres.

 

L'échange épistolaire entre les deux prisonniers, internés dans des camps différents, est avant tout mystique (même s'il est adapté pour passer la censure) et pourra déconcerter le lecteur, plus familier sans doute des témoignages de Soljenitsyne ou de Guinzbourg ou encore imprégné du dernier roman d'Olivier Rolin, le météorologue.

 

Néanmoins, si le rayonnement de leur béatitude désarçonne et laisse perplexe certains, cette correspondance regorge de poésie, conserve un pouvoir évocateur assez fort (mais parfois répétitif) des conditions de vie difficiles de l'enfermement, de la promiscuité, des grands froids, de la sous-alimentation… de tout ce qui fait du Goulag, un élément de dépossession de soi, un véritable enfer et rend bien compte des démarches administratives incessantes et longues pour tenter d'obtenir une réduction de leur peine.

 

A eux deux, ils racontent le quotidien des camps avec émotion et réalité, livrent un témoignage historique important. Empreintes d'une tonalité nuancée, ces lettres expriment à la fois l'inquiétude, le désespoir, le sentiment de révolte ("un mélange torturant de révolte bouillonnante, méchante et furieuse, et d'impuissance insurmontable") mais aussi la tendresse,  l'amour, la douceur et l'intime. "Ma caresse éternelle, ma maigrelette chérie, ma petite tête tendre et bien aimée ! Je vois en toi le matin de ma vie, fort et beau […] Notre vie commune ondoie comme une mer d'amour et de tendresse, douce et infinie."

 

Ils se rappellent les moments passés ensemble, jouissent de ces souvenirs heureux, intenses et exceptionnels, capables d'alléger les conditions de vie exécrables au camp. "Même si nous sommes voués à mourir séparés, on peut quand même dire [écrit Alexei à sa femme au début de leur internement] que nous n'aurons pas vécu en vain dans ce monde, que nous avons connu le sacrement de l'amour et de la paix inconnu aux hommes et dépourvu de nom dans le langage humain. C'est mon souvenir de toi et l'espoir d'une visite qui me permet de tenir, de rester en bonne santé, […] de supporter toutes les étapes de ce dur chemin."

 

 

Et en même temps, à travers un discours plus lyrique et méditatif, où la réflexion philosophique est omniprésente, où la volonté de résistance au régime reste affirmée, les deux scientifiques éprouvent leur foi en Dieu au cœur de cet enfermement, surmontent leurs souffrances grâce à l'amour et à la foi, plaçant Dieu au-dessus de toute idée de justice terrestre.

 

Croyant ou non, certaines lettres parmi les vingt-huit proposées, interpellent le lecteur, témoignent d'un courage et d'une réelle force de caractère, d'un engagement profond et absolu, de convictions inaltérables même face aux difficultés et aux doutes. "Mon esprit se brouille, ma conscience se brise, je vois un gouffre noir […] Dieu nous a abandonnés, et que pouvons-nous attendre sinon la mort ?"

D'autres, plus longues et parfois ardues, exigent de la concentration pour suivre le cheminement intellectuel d'Alexei, impliquent de pouvoir dépasser une frustration face à des lacunes mathématiques, spirituelles ou philosophiques, en matière d'astronomie, de philosophie du nombre  de philosophie néokantienne, etc. et s'adressent, sans conteste, à un public initié.

 

Parmi cet échange s'intercalent également quelques lettres envoyées par les parents de Valentina, toujours tendres et attentionnés,  expéditeurs réguliers de colis alimentaires et vestimentaires. D'une simplicité apaisante, elles offrent des pauses utiles parfois face à la densité du discours d'Alexei Lossev, souvent contrebalancé d'ailleurs par les lettres plus sensibles et concrètes de Valentina.