La jouissance, ou comment Nicolas et Pauline vont finir au lit

Clément Solym - 03.10.2012

Livre - Florian Zeller - La jouissance


À l'instar de Milan Kundera (ou en son hommage ?), le titre du dernier roman de Florian Zeller sonne comme un prélude à une grande symphonie. Naturellement, il s'ouvre donc avec ce premier chapitre « L'Ode à la joie », de Beethoven, que l'auteur admire, pour sa vaillance, sa force puisée dans la joie, envers et contre tout.

 

À ce premier écho, s'ajoute cette revendication commune à l'écrivain tchéco-français, celle du roman expérimental, qui combine fiction et essai, expérience et imagination. Florian Zeller, tout comme Kundera, cultive l'art de la digression, manière « d'abandonner pour un moment l'intrigue romanesque » au profit de quelque variation, apparemment décalée, mais qui, en réalité, entretient un rapport avec cette intrigue, l'éclaire.

 

Quelles pensées, quels fantasmes obsèdent, jusqu'au tourment, ces deux adultes imaginés par l'auteur, trentenaires, semblables à tant d'autres, qui grandissent, et se projettent dans un avenir vaste et incertain ? Florian Zeller signe un beau roman en cette rentrée, sous-titré « un roman européen », un roman qui tente de sonder une époque, et plus particulièrement le désir humain, énigme parmi les énigmes, de toutes, la plus attirante, la plus dangereuse aussi, la plus sacrée. 

 

Deux histoires parallèles s'entrechoquent : celles de l'Europe, ou plutôt ceux qui ontfait son Histoire - penseurs, écrivains, hommes politiques - et celle plus personnelle de deux êtres qui tentent de s'aimer. L'histoire d'un couple, dans un champ plus large, Européen, avec certaines images qui ont frappé les consciences. 

 

C'est par fragments savamment assemblés les uns aux autres, suivant le rythme décousu et désordonné des sensations, qu'avance le récit à la troisième personne. Florian Zeller se tient au plus près d'eux, dans une sorte d'empathie sensible et extralucide comme immergée en eux.  Le « je » survient, suffisamment extérieur cependant pour saisir et souligner les pressions, coercitions et manipulations du corps social, historique, pressé de contrôler ce corps humain. Élargissant le prisme de son regard pour ouvrir son roman à un tableau d'époque et à une réflexion généalogique, européenne, particulièrement intelligente, cette voix de l'auteur permet de passer d'une histoire à une autre et prouve le caractère subjectif et poétique de l'association d'idées.

 

 


 

 

En sortant de la narration simple de l'histoire, les images politiques, littéraires, extérieures au récit, apportent un éclairage neuf, une connaissance nouvelle, et une joie indéniable. André Breton, Lénine, Mitterrand, Cioran, Sartre et Beauvoir sont convoqués, une anecdote est racontée, dans un élan de fraternité. Peut-être est-ce aussi cette union de grands noms qui procure autant de délectation dans cette lecture. 

 

Les deux héros de l'histoire sont tiraillés par deux angoisses propres et différentes : lui, sa claustrophobie dans le couple, et elle, la peur d'être abandonnée. Aucun ne parvient à faire un pas vers l'autre. Ils sont prisonniers de leurs peurs personnelles. 

 

C'est ainsi qu'apparaît Michel Leiris, qui se relisant pour écrire une introduction sur la publication nouvelle de L'âge d'homme, trouve ses propres préoccupations de l'époque totalement dérisoires, puisque dehors, à son balcon, l'Histoire connaît un véritable tournant. Tourment ? Car peut-être est-ce là, le grand drame de notre génération de trentenaires. Celui de n'avoir pas été totalement impacté par des bouleversements majeurs, celui de ne pas se battre réellement dans le sang, sans victoire à la clé. Cette génération n'a pas eu cette éducation et portée par l'individualisme, et par cette quête de jouissance, elle en oublie ce que peut être réellement la joie, dans son héroïsme. 

 

Ce roman est comme une tentative de ressentir en profondeur ce qui est représentatif de notre époque. Les personnages sont mis en miroir de l'Europe. Le point commun entre le fait de s'engager dans un couple, une famille, et celui de réunir des pays européens, serait de composer quelque chose de plus large que soi-même, de réunir des vulnérabilités dans un élan supérieur, dans une consolation devant la finitude de l'homme. Florian Zeller recueille ainsi l'écume du tragique, ces moments en apesanteur où, le sol se dérobant sous leurs pieds, les personnages, enfin délestés, ignorent s'ils chutent ou s'envolent.

 

A cette littérature maîtrisée, se rajoute une sorte de jubilation des échelles, comme si la vie ne pouvait exister sans l'éventail des grandes et des petites vertus. Dans L'insoutenable légèreté de l'être justement, pour revenir à Kundera, Tereza photographie la veulerie des soldats russes entrant à Prague, mais aussi le corps nu de Sabina. Tous ces rapprochements, Florian Zeller les dessine en narrateur omniscient, et son écriture référencée, ses points de vue polyphoniques font de La Jouissance un roman très contemporain sur l'avenir d'un homme et le destin d'un monde. Où en serions-nous aujourd'hui si François Mitterrand et Helmut Kohl n'avaient pas scellé la réconciliation par leurs mains tendues à Verdun en 1984, « alors que les ruines étaient encore fumantes et que le sang n'avait pas encore séché » ? 

 

Ce sont, encore une fois, des comparatifs ludiques, (en aucun cas voix de vérité), mais on garde à la toute fin, le sentiment qu'il serait de bon ton, à notre époque, de prôner le pardon. Et de réunir, encore, ceux qui nous ont éduqués, ces auteurs, ces grands hommes qui ont finalement fait notre propre histoire et surtout, notre propre plaisir, avant tout.