La loi des Sames : un polar social au pays des rennes

Cécile Pellerin - 13.10.2014

Livre - polar nordique - minorité ethnique - Laponie


Qui n'a pas rêvé de vastes étendues sauvages immaculées, de soleils de minuit, de parhélies étincelants et de nuits arctiques, d'aurores boréales, de balades en motoneiges, de chiens de traîneaux ou de troupeaux de rennes, de folklore scandinave, celui-là peut effectivement passer son chemin et courir vers d'autres latitudes. Mais pour l'autre, celui que le froid et la neige retiennent, celui dont la curiosité s'agite à l'évocation du peuple Same, des éleveurs de rennes ou de la Laponie en hiver, alors oui,  ce livre-là, peut-être même davantage encore que « le dernier lapon » d'Olivier Truc, va l'accaparer, l'immerger en profondeur mais sans complaisance dans la culture same, entre kolt traditionnel, kota et lavvu, et le maintenir assez éloigné des images touristiques et accueillantes, le placer face à une réalité plutôt amère et brutale, glaçante mais assurément bien documentée.

 

Un récit implacable qui, au final, ôte à cette région septentrionale, son charme naïf et doux, exprime toute la brutalité d'un environnement hostile et d'une population en mal de reconnaissance, tiraillée entre ses traditions ancestrales et la société moderne, désenchantée, mal intégrée, mal considérée et, de ce fait, souvent affectée d'un ressentiment à l'égard des Norvégiens.

 

Cette ambiance lourde de rancœurs et d'animosité, d'incompréhensions réciproques et de haine même, habite le roman avec une force visuelle intense et passionnante  et va bien au-delà de l'intrigue policière, notamment par son point de vue inédit. Elle offre ainsi au récit un caractère sociologique très intéressant, se fait l'écho d'une culture minoritaire assez méconnue, sans volonté d'embellir ni d'atténuer une réalité effectivement sombre et pas toujours flatteuse pour le peuple Same. "Les Sames sont comme les paysans. Ils se plaignent toujours. Le temps n'est jamais comme il faut. Trop comme ci ou trop peu comme ça. Ils ne sont jamais contents. Se sentent toujours lésés. Ont besoin de se poser en victimes".

 

Anna Magnusson, légiste suédoise à Stockholm, prend quelques jours de congés pour gagner la Laponie norvégienne. A la demande de sa grand-mère same que sa propre mère (aujourd'hui décédée) a fui depuis longtemps, elle accepte d'assister son cousin Nils Mattis dans une affaire de viol. Un retour aux sources donc où elle se sent vite assez malmenée, elle, l'étrangère désormais, ("rivgu") celle qui a renié ses origines, ne comprend pas ou très peu la langue same, ignore tout des techniques d'élevage, du froid mordant ("-32° dans la matinée") et des lois tribales (quasi mafieuses) qui sévissent encore, supplantent même la justice norvégienne. "Là-haut, ils ont coutume de régler ce genre de choses eux-mêmes, sans que cela donne lieu à une enquête de police […] C'est ce qu'on appelle le droit coutumier".

 

Mais Anna est une jeune femme déterminée, peu manipulable, suffisamment éloignée de ses origines pour se montrer objective et impartiale et dénoncer avec habileté les agissements d'une société archaïque, rigide, où l'égalité des sexes est encore à venir, où les rivalités claniques sont permanentes et les règlements de compte violents.

 

Epaulée par Kristiansen, le policier local, skieur professionnel, Siri ,femme flic de Tromsö, le procureur de Tromsö, Inge Amundsen, Ailie, une habitante, elle va peu à peu découvrir d'autres agissements tout aussi condamnables, esquiver les menaces et actes de nuisance à son encontre, appréhender cette culture same, redécouvrir ses racines, supporter le poids de la culpabilité ("empêtrée dans un écheveau d'allusions cahées et de reproches éguisés"), lutter contre une nature hostile à laquelle elle n'est pas préparée : le froid, le gel, le brouillard et la nuit. Bref se comporter en véritable héroïne, peu soucieuse d'elle-même (d'ailleurs on ne sait presque rien de sa vie personnelle), en quête de vérité et de justice, courageuse et astucieuse, hyper énergique et combattante. Absolument convaincante et irrésistible !

 

A travers son cheminement, l'auteur dépeint avec précision, les rigueurs de l'hiver, les difficultés du métier d'éleveur, la lente agonie de cette activité, l'impossible intégration et l'amertume des Sames, le désœuvrement d'une jeunesse ; intègre sans pesanteur à son récit des expressions sames, parsème son histoire de détails insolites propres au mode de vie de ces régions extrêmes et lui offre ainsi une grande véracité et un réalisme très visuel et probant. Le lecteur n'a aucune difficulté à être là-haut, à redouter le froid, à sentir la pesanteur de l'ambiance, les rivalités culturelles, le poids de la tradition et de la religion conservatrice laestadienne, l'inconfort  et le malaise du non autochtone, rejeté ou méprisé.

 

Un style très cinématographique et une lecture fluide, dense et précise d'une intrigue et d'un environnement parfaitement maîtrisés par son auteur, attestent sans bémol de la  haute qualité de ce premier roman efficace, palpitant, divertissant et instructif à la fois. Et la profondeur du personnage principal, l'attention que lui porte l'auteur laissent espérer que ce roman pourrait bien connaître un prolongement.