Rentrée littéraire : La fashion week des libraires

La Lucarne : le roman perdu de José Saramago

Xavier S. Thomann - 01.11.2013

Livre - José Saramago - Portugal - Lisbonne


Puisque le Prix Nobel est de saison, revenons sur un livre du récipiendaire 1998 publié en septembre. Il s'agit de la Lucarne de l'écrivain portugais José Saramago. Ce beau roman a une histoire éditoriale des plus particulières. Écrit en 1953, il est refusé par une célèbre maison d'édition de Lisbonne. Redécouvert à la faveur d'un déménagement en 1989, ladite maison propose de publier l'ouvrage du désormais célèbre écrivain. Ce dernier refuse. Il faudra attendre sa mort, en 2010, pour pouvoir le découvrir. 

 

La femme de l'auteur, Pilar del Rio, revient sur l'affaire en préface. Elle résume ainsi les enjeux de cette découverte sur le tard : « Ce n'est pas une porte qui se ferme, au contraire c'est une porte qui s'ouvre toute grande, franchement, afin qu'il soit possible de lire cette oeuvre à la lumière et dans la perspective de ce que l'écrivain, encore jeune, disait déjà ».  

 

En effet, le risque avec ce type de livre c'est d'être déçu en le comparant au reste de l'oeuvre. Ce n'est pas le cas ici. La Lucarne est tout sauf un roman de second ordre. Mieux, on peut y voir la préfiguration des thèmes centraux de l'oeuvre, voire une sorte de clef pour analyser d'autres romans de Saramago. Pilar del Rio dit encore : « Claraboia (le titre original, NDLR) est la porte d'entrée à Saramago et sera une découverte pour chaque lecteur. Comme si un cercle parfait se refermait. Comme si la mort n'existait pas ». 

 

Mais venons-en au livre lui-même. La Lucarne est un roman foisonnant, à travers l'immersion dans la vie des différentes familles d'un immeuble lisboète. Dans un pays encore sous le coup de la dictature et victime d'une situation économique peu florissante, les problèmes financiers sont le lot de tous les habitants de l'immeuble, quel que soit leur activité ou leur statut. Chacun fait face aux difficultés quotidiennes à sa manière. C'est un immeuble où se côtoient un ouvrier, un artisan, un représentant de commerce et des employées, sans oublier une femme entretenue qui alimente les ragots entre les étages. 

 

En d'autres termes, il y a une forte dimension sociale. C'est peut-être de là que sont venues les réticences de l'éditeur. Qu'importe. Le romancier déploie les vies des habitants de l'immeuble progressivement : au fil de l'intrigue, des liens, ténus ou forts, se nouent entre les différents étages, entre les différents habitants. Au milieu des petits et grands drames des vies ordinaires, on trouve un alter ego de l'auteur en la personne d'Abel, un jeune homme qui loue une chambre à un cordonnier philosophe et sa femme. 

 

Comme son personnage, l'auteur observe, se permet quelquefois de juger, comme quand l'ironie transparaît : « Il n'avait pas beaucoup d'idées, mais celles qu'il avait étaient définitives ». Il se contente de constater les tiraillements de ces femmes et de ces hommes qui traversent tous une crise personnelle. Par exemple, Emilio aimerait bien quitter sa femme avec qui il ne s'entend plus depuis longtemps. Pourtant, il n'en fait rien : son sentiment de responsabilité et de culpabilité vis-à-vis de son fils va croissant avec ce désir de partir. 

 

 

À la qualité psychologique du livre, il faut ajouter sa dimension poétique, qui se traduit par une grande finesse d'expression. Saramago ne se laisse jamais aller à trop en dire. Ce qui n'équivaut par pour autant à une quelconque sècheresse. « Le paysage ne changeait jamais, mais elle ne le trouvait monotone que les jours d'été obstinément bleus et lumineux où tout est évident et définitif. Un matin de brouillard comme celui-ci, un brouillard léger qui n'obstruait pas totalement la vue, recouvrait la ville d'imprécision et de rêve. Isaura savourait tout cela. » 

 

Cette finesse permet aussi la transition d'un personnage à un autre, d'une intrigue à une autre avec une aisance remarquable, sans aucun effet de confusion. Au final, un tableau d'une grande force littéraire de personnages ordinaires, tour à tour médiocres, mesquins et extraordinaires.