La malédiction du bandit moustachu : conte populaire roumain

Cécile Pellerin - 24.10.2014

Livre - Roumanie - conte populaire - humour


Voici donc un premier roman, assez inclassable, drôle et truculent, qui ressemble à un conte populaire, à une fable allégorique, suffisamment joyeux et enlevé pour se lire sans frein.  Construit de manière originale, découpé en courts chapitres, le récit s'agite et se disperse à l'intérieur de la structure rigoureuse, donne de la voix à plusieurs narrateurs, plusieurs points de vue, sème le désordre dans la bonne humeur et une folie douce, à l'image des personnages mais sans jamais pour autant, égarer ou agacer complètement le lecteur.

 

L'histoire est contemporaine et semble pourtant d'un autre temps, d'une autre époque, quand la lutte des classes n'a pas encore aboli la division de la société en catégories. " Nous avons le sang bleu et eux ils ont le sang sale !"

 

Un bandit moustachu, qui dérobe les riches pour redistribuer aux pauvres, se laisse piéger par un "petit-bourgeois du coin", Gheorge Marinescu et, s'il lui révèle, avant de mourir, l'endroit où il cache son trésor, il le maudit également, avec toute sa descendance, jusqu'en l'an deux mille.

 

Ainsi se déploie la malédiction du bandit moustachu sur la famille Marinescu et le récit s'emploie à narrer toutes les tentatives de cette famille pour rompre ce mauvais sort qui pèse sur les aînés à chaque nouvelle génération.  Prières, pèlerinage en Terre sainte, entrée au couvent, prise en charge d'une orpheline…, rien ne semble assez puissant pour briser le sortilège et engendrer une descendance apaisée et saine.

 

"C'est vrai qu'ils sont étranges dans cette famille, il y a les très méchants, mais alors quand ils sont bons, ils sont comme du miel… Puis il y a les fous aussi, il n'y a qu'à passer dans le village voir monsieur Guigui assis sur son banc depuis une éternité, et j'ai entendu que l'autre, la Gina, elle est toquée aussi, c'est pas pour rien qu'elle est allée se cacher à la ville".

 

Chez les Marinescu, c'est une succession de morts violentes, de frères ou sœurs perturbés, alcooliques ou dégénérés, pervers ou sadomasochistes, égarés, malhonnêtes, cupides, cruels et affreux en tous genres : "sa mère est une truie, son père est un porc, mais ils sont des cochons de race." Un défilé de personnages aux comportements douteux, souvent sombres et désespérés, extrêmes, presque tragiques mais qui virent au grotesque et à la satire tant la tonalité du récit se veut joviale par-dessus tout. Tout s'expédie très vite, semble léger.

 

 Mais, çà et là, l'air de rien, par petites touches, Irina Teodorescu, laisse poindre, au fil des pages,  un léger malaise chez le lecteur, titille sa bonne humeur et son enthousiasme. A une naïveté apparente, s'ajoute une certaine gravité et le lecteur ne sourit plus aussi spontanément devant la noirceur de l'âme humaine et du monde qui l'environne. Mais cette impression ne dure pas :  ainsi il est  vite rattrapé par le rythme trépidant et l'effervescence du récit qui, au final,  contiennent  avec talent, cette  petite pointe de tristesse diffuse.