La Mer à l’envers : sortir du ventre de la baleine

Auteur invité - 23.08.2019

Livre - La mer à l'envers - Marie Darrieussecq POL - rentree litteraire 2019


ROMAN FRANCOPHONE - La Mer à l’envers, c’est celle que traversent les pauvres de tous les Sud pour venir se réfugier ou tenter leur chance chez les riches du Nord, le grand chamboulement des migrations pour notre monde. C’est celle aussi dont la violence meurtrière fait irruption sous la plume de Marie Darrieussecq au cœur d’une banale croisière en Méditerranée.
 
 
 
Dans ce roman sans pathos ni caricature, les personnages aussi sont à l’envers : Younès, le héros, est témoin de l’histoire de Rose, qui elle-même se sent témoin de Younès. Rose est psychologue et a hérité d’un pouvoir de guérisseuse. Cela ne l’empêche pas de se sentir parfois floue, de se poser des questions sur ce mari qui boit trop, le déménagement familial prévu pour quitter Paris et revenir au Pays Basque.
 
Seule avec ses deux enfants, elle effectue une croisière pour Noël, un cadeau de sa mère. Le paquebot recueille des migrants naufragés. Des morts et des vivants, aussi, parmi lesquels le jeune Younès – son nom signifie « Jonas ».
 
Il repart vers l’Italie avec les garde-côtes en emportant le téléphone du fils de Rose. Elle le lui a donné, le réseau passe partout dorénavant. Une ligne de survie pour Younès, peut être aussi pour Rose qui est « héroïque, mais seulement par moments » .
 
 Elle a peur qu’il lui demande des choses qu’elle ne pourrait pas. Des promesses. De l’argent. D’intenables engagements. « (...) Il faudrait qu’elle contacte une association. Mais toutes ces bonnes âmes simplistes ».
 
Rose ignore longtemps les appels de Younès avant d’y répondre. Le même policier peut tenir la porte à un migrant dans une cafétéria à Calais et la minute suivante infliger des amendes vexatoires pour défauts sur son véhicule à Rose venue attendre Younès.
 
Ce roman sur « les migrants », cela fait longtemps que Marie Darrieussecq l’a en tête. Elle a cherché à comprendre, voyagé, rencontré beaucoup de monde. Écrit ou traduit d’autres livres. En octobre 2015 déjà, elle confiait au quotidien Libération : « Voilà trois ans que j’ai en tête un roman, ça s’appellerait peut-être La mer à l’envers, ou Costa Lampedusa, qui parle de ça, ce grand événement contemporain, l’événement lent, long, urgent : le Sud qui va vers le Nord ».
 
Mais « le réel va si vite que sans cesse le roman est en retard », ajoutait-elle. « Il faudrait, bien sûr, changer le monde. Dans l’immédiat, il faut être plus humain, et que les pouvoirs publics représentent l’humain en nous. »
 
Elle a aussi livré l’archéologie d’une scène-clef du roman qui se déroule à la Gare de Lyon à Paris, dans un texte publié le 10 juin 2015 par Charlie Hebdo, intitulé “Le centre du monde». Elle y racontait son retour à Paris en train après un colloque à Marseille sur l’exil :
 
« Dans le TGV pour Paris, s’assoie à côté de moi un garçon vêtu d’une chemise à carreau, d’un tee shirt blanc immaculé, d’un jean et de baskets. Il sent le shampooing. Il tient son billet de train à la main, et il écoute de la musique sur son portable. Physiquement, il pourrait être somalien, érythréen ou soudanais. Et il a pour tout bagage un sachet en plastique avec une canette d’Oasis et une paire de gants de jardinier. Ça me suffit pour un roman : je me dis qu’il migre, qu’il s’exile. Que les gants de jardinier servent à franchir les barbelés, côté Ceuta ou côté Eurostar, j’en ai entendu parler. Que ce jeune homme tente de bouturer sa vie quelque part (....) Et je me dis que je vais le suivre à distance, j’ai le temps, le temps du roman : voir où il va, qui il rencontre. Mais sur le quai de la gare, il reste là, immobile, debout, avec sa canette intacte et ses gros gants. Alors je le guette du bout du quai mais c’est trop long. Je le vois encore, il est toujours là au fond de la perspective, au bord des rails, maigre, grand, jeune, seul, comme sidéré sur ce quai vide, sur cette arrivée, sur ce départ. »
   
Le roman montre, sans s’y appesantir ni les gommer, les préjugés anti-migrants comme les injonctions militantes. Tout le monde peut être un héros, « juste pour un jour»  comme le chantait David Bowie cité en épigraphe.
 
Reste que « nous les humains avons besoin d'un lit et d'une porte qui ferme. Un domicile. Une adresse sur la planète » comme l’énonce à Rose son mari que l’ivresse rend sublime sur un chemin, la nuit.
 
Le ton volontairement clinique de ce roman, ses détours parfois longuets dans l’histoire de Rose m’ont un peu déstabilisée au départ. Mais ce texte continue de m’habiter plusieurs semaines après sa lecture, sans doute parce qu’il a su rejoindre ma vie quotidienne. Magie de la littérature.
 
Laure Amblesec
 
 
Marie Darrieussecq – La mer à l’envers – POL - 9782818048061 – 18,50 €
 
 
Dossier - Rentrée littéraire 2019 : 524 romans à découvrir 
 
 


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Pour approfondir

Editeur : P.O.L
Genre :
Total pages : 256
Traducteur :
ISBN : 9782818048061

La mer à l'envers

de Marie Darrieussecq(Auteur)

Rien ne destinait Rose, parisienne qui prépare son déménagement pour le pays Basque, à rencontrer Younès qui a fui le Niger pour tenter de gagner l'Angleterre. Tout part d'une croisière un peu absurde en Méditerranée. Rose et ses deux enfants, Emma et Gabriel, profitent du voyage qu'on leur a offert. Une nuit, entre l'Italie et la Lybie, le bateau d'agrément croise la route d'une embarcation de fortune qui appelle à l'aide. Une centaine de migrants qui manquent de se noyer et que le bateau de croisière recueille en attendant les gardes-côtes italiens. Cette nuit-là, poussée par la curiosité et l'émotion, Rose descend sur le pont inférieur où sont installés ces exilés. Un jeune homme retient son attention, Younès. Il lui réclame un téléphone et Rose se surprend à obtempérer. Elle lui offre celui de son fils Gabriel. Les gardes-côtes italiens emportent les migrants sur le continent. Gabriel, désespéré, cherche alors son téléphone partout, et verra en tentant de le géolocaliser qu'il s'éloigne du bateau. Younès l'a emporté avec lui, dans son périple au-delà des frontières.

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