La Mesure de la dérive : un roman puissant sur la quête de soi

Xavier S. Thomann - 24.01.2014

Livre - Alexander Maksik - Grèce - Liberia


L'année dernière, nous avions découvert avec grand plaisir le premier roman d'Alexander Maksik, Indigne (Rivages). Ce mois-ci, l'auteur américain revient avec son second roman, la Mesure de la dérive (Belfond). C'est l'histoire de Jacqueline, jeune femme originaire du Liberia. La compromission de sa famille avec le Président Taylor l'a obligée à fuir son pays. Tout ce qu'elle tenait pour acquis n'était qu'une vaste illusion. 

 

Depuis, elle erre en quête d'un lieu pour vivre, mais surtout à la recherche d'elle-même, dans une sorte de roman d'apprentissage à l'envers, où il faut d'abord déconstruire, tout analyser jusqu'au fond de son âme, avant de trouver la paix. Ainsi, on la suit pas à pas dans son périple à travers les îles grecques. 

 

Réapprendre à vivre. Tel pourrait être le leitmotiv de la jeune femme, qui est passée d'une existence opulente à la pauvreté la plus absolue. Elle dort dehors, à même le sol, se nourrit peu et gagne le minimum d'argent nécessaire à sa survie. Mais surtout, elle reste seule, en évitant de se lier avec quiconque. Elle doit d'abord liquider ce qui la tourmente avant de réintégrer le monde. 

 

Avant de donner du sens à son passé, elle limite son existence au seul monde sensible, à son corps et à ses sentiments premiers : la colère et le désir. « C'était sa colère qui la faisait tenir debout, sa colère qui écartait la nourriture de son esprit. Son esprit. Une chose qu'elle avait appris à mépriser, comme le goût poussiéreux qui flottait dans sa bouche. »

 

Ou encore : 

 

« C'était l'avantage du désir. Canaliser l'esprit. Éliminer toute pensée extérieure. Plus le désir était grand, plus l'esprit s'allégeait. Elle aurait aimé vivre ainsi. Peut-être est-ce de cette manière qu'elle s'en sortirait. En vivant au gré de ses désirs. En ne désirant que ce qu'elle pouvait obtenir. »

 

Dans sa tête, la voix de sa mère, qui commente le moindre de ses gestes, chacune de ses pensées. Sans cesse, son esprit alterne entre le présent et un passé qui ne se dévoile que par bribes. Pour trouver une forme de paix avec ce passé qui la tourmente, elle n'aura d'autre choix que de le confronter. En attendant, survivre donc. Maksik sait à merveille comment faire pour rendre l'intensité de cette déconstruction – reconstruction. 

 

« Elle avait perdu la notion du temps. Seuls lui restaient les événements fondamentaux de sa vie, les éléments sensuels, et les lieux. En réalité, même tout cela, non, peut-être pas tout (mais il ne s'agissait sans doute là que d'une question de temps et de maîtrise de soi), s'était brouillé, transformant une image claire en une impression trouble. Tout ce qui se trouvait derrière elle, même sa vie la plus récente, semblait avoir perdu sa forme, sa structure dans sa mémoire, si bien que ces événements, ces gens, ces endroits s'étaient embrumés, obscurcis, comme un vague arrière-goût. »

 

Ce qui est le plus remarquable avec cette prose limpide et puissante, c'est qu'elle aborde de nombreux thèmes : la quête de soi, la place de l'individu dans la grande Histoire, la perte, l'abandon, la culpabilité… Ce qui est d'autant plus étonnant à vrai dire que l'action est finalement assez limitée. La véritable intrigue se situe ailleurs, dans une personnalité qui ne se déploie que progressivement, à travers une poésie solaire et magnétique.