La morsure, ou Avant de dispaître de Xabi Molia

Clément Solym - 29.10.2011

Livre - Infection - contaminer - planète


Non, la vie et la littérature ne se regardent pas en chiens de faïence.  Il y a de l'amour et de la détestation dans ce couple compliqué, mais lorsqu'on décide de garder un peu de distance et de raison face à leurs prises de bec, il y a matière à un petit commentaire de texte.


Commençons par la vie, la mienne en l'occurrence. Je pensais me la couler douce en famille, le temps d'un week-end, au Tréport quand la fatalité s'en est mêlée en plaçant sur mon chemin un vieux chien pourri qui a eu la fâcheuse idée de planter ses crocs infectés dans la joue de mon intrépide cadet de 8 ans.

 

En partenariat avec Librest

 

Résultats des courses, les urgences, des points de suture, une petite figure enflée comme ça, et au retour une hospitalisation à Trousseau car la morsure s'est infectée.

 

La morsure s'est infectée… La phrase tournait en boucle dans ma tête , accrochant au passage la littérature sous la forme de l'excellent dernier roman de Xabi Molia, le terrifiant  Avant de disparaître paru cet automne au Seuil où il est question de morsures hautement infectieuses…

 

Paris dans un futur proche, une épidémie virale (toux, fièvre comme la grippe, sauf que…) transforme  hommes et femmes en créatures assoiffées de sang et de violence. Il ne reste rien ou presque de notre mode de vie, ni de Paris d'ailleurs. Ou si peu : un camp retranché dans l'est de la capitale, dernier bastion humain dans une France dévastée par la guerre atroce qui les oppose à ces "altérés".  Alors que notre monde s'effondre à grands fracas, Antoine Kaplan, médecin chargé de la détection de la maladie, recherche désespérément sa femme disparue avec le concours d'un policier pour le moins curieux et pugnace.

Ecrivain et cinéaste, Xabi Molia nous donne à lire sa vision de l'apocalypse à la fois intimiste et spectaculaire. Loin des archétypes du récit catastrophique made in Hollywood, tout en s'appropriant le meilleur de la série B façon Romero, Xabi Molia fait naître le trouble et la terreur en déformant les repères de notre quotidien : et si le quartier dans lequel nous avons nos habitudes devenait le théâtre d'un massacre irrationnel ? Et si les notions de bien et de mal, d'humain et d'inhumain se vidaient tout à coup de leur sens dans le pic d'hystérie d'un cauchemar généralisé ? Que  ferions-nous avant de disparaître corps et biens ?  

 

Quelque part entre les interrogations philosophiques et la sourde mélancolie du Demain les chiens de Clifford Simak et les affolantes poussées d'adrénaline ressenties à la lecture de Je suis une légende de Richard Matheson, Xabi Molia nous renvoie aux interrogations profondes qui sont celles de notre temps soumis aux risques multipliés.


Il suffit parfois de la morsure d'unE bête décérébrée pour se rappeler que le fossé qui nous sépare de l'animalité est plutôt mince. J'avoue  avoir ressenti l'envie de réduire ce chien en bouillie, pas pour le punir, juste pour le faire disparaître, l'anéantir, comme les infectés dans le roman de Xabi Molia qui agissent vis-à-vis des hommes comme s'ils étaient des corps étrangers, de la mauvaise herbe, sans haine, mais mus par une forme impérieuse de nécessité.

 

J'ai arrêté mon geste et choisi de faire soigner mon fiston comme l'aurait certainement fait le docteur Kaplan, ce beau personnage de  sursitaire  dans un monde qui se désintoxique de l'humanité.