La muraille de lave, Arnaldur Indridason

Clément Solym - 10.08.2012

Livre - La muraille de lave - Arnaldur Indridason - Métailié


Référence du roman noir, Indridason  suscite, lors de chaque nouvelle parution, une excitation du lecteur qui se réjouit de retrouver un pays, une ambiance et des personnages désormais familiers. Cette fois-ci, comme dans le précédent roman, d'ailleurs (La rivière noire), le commissaire Erlendur est absent (« en vacances en province » précisent ses collègues) et après Elinborg, comme principale enquêtrice, c'est au tour de Sigurdur Oli d'endosser le premier rôle et de se révéler au lecteur avec plus d'intimité, de charisme et d'attrait aussi puisqu'il réussit plutôt bien à atténuer le sentiment de manque dont le lecteur souffre depuis le départ d'Erlendur (soit deux romans).


A atténuer, certes, mais pas à supplanter. D'ailleurs, il serait cruel pour le lecteur de lui l'enlever plus longtemps encore, d'autant plus que ses vacances prolongées commencent à inquiéter et pas seulement au sein de son service !


Pour les plus fidèles lecteurs, Sigurdur Oli est un flic plutôt terne, bien moins complexe qu'Erlendur, sans réelle empathie pour les victimes ou les criminels ; détaché en fait. « Sigurdur Oli trouvait qu'il y avait un océan entre lui et les petits crétins comme Kristjan. Ils n'avaient rien en commun, ce ne serait jamais le cas et ils ne pouvaient simplement pas discuter d'égal à égal. Ces gens là avaient perdu jusqu'au droit de faire partie de la société ».


Enfin, peu cultivé, il revêt l'image d'un flic à l'allure assez médiocre . Un beauf, quoi ! « Il n'aimait pas voyager, détestait les villes historiques, les musées, ne supportait pas la prétention des films européens, préfèrait le cinéma hollywodien, l'action l'humour et les stars. S'il regardait à la télévision un programme qui n'était ni américain ni anglais, il ne tardait pas à éteindre l'écran. Il ne lisait pas beaucoup, un livre par an, tout au plus. Il se passionnait également pour le baseball ».


Pourtant, à se retrouver dans le premier rôle, il va peu à peu gagner en consistance et en intérêt, attirer la sympathie du lecteur et mener son enquête avec une réelle envergure, de la subtilité même parfois, jusqu'à faire oublier sa fadeur dans les précédents romans. Comme une réhabilitation. En l'absence du commissaire, les collègues s'affirment et s'affinent. Se rebellent même.


L'enquête qu'il va mener puis résoudre, étoffée par des événements dont l'origine renvoie à un roman plus ancien (un avantage pour les lecteurs fidèles !) met à mal, une fois encore, le modèle islandais et pointe la perte des valeurs morales de la société actuelle. Ecrit juste avant l'effondrement financier du pays et sa faillite, ce roman annonce cette chute, condamne la folie financière, le culte de l'argent,  la cupidité et pénètre dans les milieux bancaires peu scrupuleux ou des jeunes loups de la finance (les nouveaux Vikings) spéculent et s'enrichissent au mépris de toute morale et précipitent sans états d'âme leur pays dans une crise où les plus démunis ne se relèveront pas.


Extrêmement réaliste dans la description de ce milieu de l'argent où le sexe se consomme au même titre que la drogue ou l'alcool, en toute indécence, Indridason offre une vision pessimiste de nos sociétés dangereusement perturbées et par certains côtés, fait  étrangement écho à nos milieux mondains français, « tout le monde est devenu complètement cinglé, les gens passent leur temps à copuler comme des bêtes de tous côtés […] peut être un effet de l'euphorie économique» et forcément alors, nous interpelle davantage encore.


Enfin, comme dans tous ses romans, Indridason insiste sur le poids du passé, les souffrances de l'enfance et les violences familiales qui initient souvent le présent sombre et sordide de ses personnages et précipitent certaines vies dans une désespérance et un chaos presque inéluctables. Rien de très gai donc mais l'empreinte particulière de ce pays, toujours palpable, finement détaillée à travers notamment des paysages grandioses fait de ce récit, un texte toujours attirant pour le lecteur français et ajoute incontestablement une touche supplémentaire de mystère et de fascination.