La nef des fous, Richard Paul Russo

Clément Solym - 03.12.2009

Livre - nef - fous - richard


Commencer sa vie d'orphelin avec un pied bot, une colonne vertébrale défaillante et des moignons en guise de bras, ça vous pose une personnalité. Par défaut. Mais Bartolomeo Aguilera (aucun lien parenté manifeste avec Cristina) a appris à supporter son handicap et pour palier ses défauts, dispose d'un exosquelette qui compense quelque peu. Et puis, à bord de l'Argonos, il s'est creusé une place, proche de Nykos, le capitaine du navire spatial, dont il a obtenu l'attention et l'écoute au fil des années.

Dans ce huis clos qui explore l'espace, sans plus vraiment savoir pourquoi, tout un microcosme, avec une bonne vieille hiérarchie où un petit nombre profite du travail du plus grand nombre. Classique, finalement, l'exploitation de l'homme par l'homme, même perdu au fond de l'espace. Et depuis des centaines d'années, la nef dérive, erre, sans but. Sans même avoir trouvé un monde où s'arrêter. Et quand finalement, un message de détresse surgit d'une planète, c'est l'Évêque, autorité religieuse suprême, qui s'empare de cette découverte, sapant un peu plus l'autorité du capitaine.

Elle sera baptisée Antioche, et dans son sermon, l'Évêque la présente comme un nouvel Éden. De quoi attiser la convoitise des soutiers qui fomentent une rébellion et désirent quitter la nef pour enfin vivre libres ? Avec le concours de Bartolomeo, ils parviendront presque à s'enfuir. Mais sur cette terre étrange, les découvertes que ce dernier fera avec le Père Veronica (si, si, une femme...) sont funestes : des ossements qui chantent une musique sinistre et des corps qui attestent d'un massacre dans les règles... Qui peut en être à l'origine ?

Un prix K. Dick, ça se mérite. Et très honnêtement, La Nef vous plonge dans cette atmosphère glaciale de l'univers sans âme où personne ne vous entend crier. Entre l'exploration d'une planète qui fiche froid dans le dos puis la découverte quelque temps plus tard d'un vaisseau alien aussi mystérieux qu'effrayant, il ne fait pas bon vivre pour nos petits humains confinés depuis trop longtemps dans leur vaisseau de fous.

Pas de cette folie débordante à laquelle on s'attendrait. Plus subtile. Celle du renfermement et du pourrissement progressif d'une espèce perdue, ignorante de sa condition autant que de son passé. Alors bien sûr, les ficelles sont grosses : c'est encore l'église qui dispose des réponses et les a murées dans des archives ignorées de tous. Évidemment, c'est encore l'handicapé qui va assumer un rôle partiel de bouc émissaire pour sauver les siens qui le repoussent. Et que dire de cette flamboyante image du capitaine qui coule, passez-moi l'expression, avec son navire...

Si La Nef s'appuie sur des ressorts un peu détendus, et manque gravement d'une fin plus convaincante, comment dire qu'il s'agit là d'un bon bouquin ? Attention, même pas peur : c'est un très bon bouquin. Et pas à cause de son prix Dick. C'est une oeuvre intelligente et bien construite. Elle nous perd dans les affres d'un monde replié sur lui-même, et dévoile tout autant la peur atavique de l'étrange, l'étrangeté et l'étranger que celle de rester seul face à soi-même.

Pauvres frères humains qui après nous vivrez, disait à peu près le poète... Contraints à la fuite, toujours insatisfaits, en quête de leur paradis perdu. Sans trop bien savoir à quoi il ressemblera. Et s'il ne sera pas pire encore que l'Enfer tant redouté.  (quant aux photos, on dira merci à Hubble pour son bel objectif)

 

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