La nuit du Vojd: la barbarie douce dans le monde du travail, de JP Le Goff

Les ensablés - 10.01.2011

Livre - BEL - Le Goff - Barbarie douce


Un de mes lecteurs, après avoir achevé "la nuit du Vojd" m'a conseillé un livre de Jean-Pierre Le Goff intitulé "La barbarie douce" publié en 1999 aux éditions La Découverte. Barbarie douce... le titre me plaît, il n'est pas sans rappeler "la tyrannie douce" de Tocqueville, excroissance maladive de la démocratie, ou même "la barbarie à visage humain" de BHL. J'ai suivi le conseil de mon lecteur ce weekend, dans ma Normandie, sur laquelle il n'a cessé de pleuvoir, et je n'ai pas regretté ma lecture. Elle m'a conforté dans les intuitions que j'ai eues en écrivant "la nuit du Vojd". En racontant l'histoire d'un jeune cadre en charge de contrôler un site de production,"La nuit du Vojd" aborde certaines ressemblances potentielles entre le fonctionnement des entreprises et les mécanismes totalitaires des sociétés communistes.

 

Par H.BEL

 

 

 

Le Goff, auteur d'un "Mai 68, l'héritage impossible" apporte un éclairage qui rejoint un peu le mien  sur l'évolution du monde social et économique. "La barbarie douce" part du constat que les théories de management ont changé depuis une trentaine d'années. Ces changements s'expliquent par la constatation que le monde évolue de plus en plus vite et qu'il n'est plus possible d'offrir aux salariés des positions statiques. Il leur faut évoluer pour le meilleur de l'entreprise, mais aussi pour eux, pour leur bonheur. Alors, oublié le concept hiérarchique qui implique l'obéissance de l'employé (mot qui n'est d'ailleurs plus utilisé) et les consignes. Non, désormais, le salarié est pour l'entreprise un associé qui doit être jugé comme tel. Dans ce contexte, l'entreprise promeut l'autonomie du salarié (ou pro-activité), en échange de quoi le salarié s'engage à la transparence et à s'investir pour améliorer ses performances. Qu'y a-t-il à dire contre cela? Rien, bien sûr, puisque l'entreprise veut le bien général, l'épanouissement de son salarié. Elle le veut responsable, capable d'évoluer. Mais comment le juger? Les objectifs ne seront plus seulement quantitatifs, ni même fondés sur les compétences (par définition provisoires puisque le monde évolue vite). Le jugement se fera sur la base d'une évaluation annuelle construite sur des bases rationnelles, sur l'analyse des compétences et des comportements nécessaires pour l'accomplissement de la tâche attribuée au salarié.

 

 

Ce sera une méthode d'évaluation concoctée par des consultants jeunes, fraîchement sortis des grandes écoles, n'ayant du travail aucune expérience vécue, ayant appris un langage pseudo-savant, compliqué, une logomachie censée leur permettre de comprendre et d'évaluer un individu sur des critères soi-disant objectifs: le savoir (connaissances théoriques), le savoir-faire (connaissances pratiques) et le savoir-être... Le savoir-être? Il s'agit d'attitudes et de comportements, ceux-là mêmes qui sont attendus par l'entreprise, dans la mesure où le salarié est à son diapason. Ce savoir-être mélange allègrement valeurs privées et professionnelles. Le Goff fournit un exemple : un organisme de conseil est appelé par une , entreprise sidérurgique pour déterminer "un modèle de collaborateur". Sept dimensions majeures sont déterminées... Qu'on me permette de les citer, cela vaut son pesant! Première dimension: "être participatif"... Ensuite: "être un homme de dialogue", "accepter la remise en cause", "être tolérant, être franc", "s'engager dans le progrès continu", "adhérer à son entreprise", "s'investir personnellement"...

Bref, il faut être parfait.

 

 

On croirait lire un manuel du parfait chrétien, sauf qu'il est élaboré par un consultant. Ce que je retiens de ces dimensions, c'est surtout le "S'investir personnellement", qu'est-ce que cela veut dire? Réponse du consultant "être disponible", "flexible", "polyvalent", "ne pas se contenter de faire ses heures". Cela va très loin. Sous prétexte de libérer le salarié, on encadre sa personnalité, on veut l'améliorer. Afin de réaliser au mieux sa tâche, l'individu est donc "théorisé" en sa totalité, il est réduit à sa tâche, déshumanisé en quelque sorte, à coups de concepts fumeux auxquels il ne comprend pas grand-chose. Mais c'est pour son bien, on le lui dit. S'il ne croit pas l'entreprise, il sera perdu, il ne pourra pas survivre dans un monde de concurrence féroce... Il y a du vrai, et il n'est pas question ici de le nier. Face aux Chinois, à ces pays émergents où la valeur de l'individu reste très aléatoire, où le patron d'une usine est Dieu après le Parti Communiste Chinois, l'entreprise occidentale doit mobiliser ses salariés, personne ne le nie, mais à quel prix? En le trompant un peu, beaucoup parfois... On veut ainsi que le salarié soit autonome, c'est une des nouvelles vertus cardinales... Et la manipulation peut commencer. (Le salarié) est placé devant une situation contradictoire, profondément déstabilisatrice: il est sommé d'être autonome en même temps qu'il doit se conformer à des normes strictes de performances; il est censé décider en toute autonomie en même temps qu'on lui fait savoir qu'il n'a guère le choix: c'est une question de survie, de modernité ou d'archaïsme. (...) L'écart entre dirigeant et dirigés, la distinction des responsabilités et des rôles sont brouillés. Chacun étant déclaré autonome, l'individu porte le poids de la responsabilité de ses compétences qui sont désormais liées à son "employabilité". (...) Un tel poids de responsabilité (...) provoque des effets d'angoisse et de stress qui sapent les rapports de travail. Il y a une imposture à faire croire au salarié que sa situation a changé, qu'il n'est plus dépendant de l'entreprise. Imposture funeste, intégrée, acceptée néanmoins par le salarié grâce à la manipulation.

 

 

Le résultat est l'auto-servitude, les contraintes ne sont plus extérieures comme autrefois, mais intériorisées. Il n'est pas pire despotisme si on y songe. Je me fais cette réflexion, je ne sais si elle a du sens, que le salarié doit, pour être homme, subir des contraintes identifiées, acceptées par sa raison, à certaines heures précises, de même que l'adolescent doit se heurter à l'adulte pour exister. On existe contre, rarement avec. Qu'on soit bien d'accord, il ne s'agit pas de contester les entreprises dans leur principe. Elles sont nécessaires, mais elles doivent rester dans leur sphère d'activité. Or, dans un monde où toutes les valeurs de l'ancien monde ont été détruites, l'entreprise est demeurée la seule organisation/symbole qui tienne à peu près le coup... Le Goff explique que cette évolution des théories du management, caractérisée par l'hypocrisie des termes (logomachie pseudo-savante) et la manipulation, se retrouve dans l'éducation où les mêmes méthodes sont utilisées pour juger les enfant désormais considérés comme responsables de leur éducation. Comment expliquer cette évolution similaire? D'où vient-elle? Le Goff voit son origine dans Mai 68. Non pas qu'il le condamne (Le Goff est  un homme de gauche), mais comme il l'écrit, on a détourné les idées de 68 pour les transplanter dans un domaine qui n'a rien à voir avec les utopies de 68: l'économie libérale. C'est la nouvelle gauche qui a poussé à appliquer l'idée d'autonomie libertaire aux salariés, avec les meilleurs intentions du monde. Ainsi s'explique... Bernard Tapie. L'explication est intéressante, mais est-elle complète? On ne peut nier que les théories du management en France ont été influencées par le monde anglo-saxon. Dans quelle mesure celui-ci est-il responsable des dérives parfois constatées dans les entreprises? Le Goff ne répond pas, et c'est bien dommage.

 

 

Au total, la barbarie douce ne laisse guère apparaître les signes d'une agressivité première, n'agit pas par la contrainte externe et la domination (...) L'autonomie, la transparence et la conviction sont ses thèmes de prédilection (...) La barbarie douce procède de l'insignifiance et de la manipulation. Le Goff refuse néanmoins de considérer qu'il puisse s'agir d'un nouveau totalitarisme en marche, pour des raisons qui ne me sont pas claires. Pour moi, il n'y a pas de doute : nous sommes face à une nouvelle forme de totalitarisme insidieux, pas forcément inéluctable, mais dangereux. Il faut se méfier de ceux qui veulent votre bonheur. L'homme existe aussi bien dans sa joie que dans son malheur. Pour être pleinement, il lui faut douter, il lui faut le secret. Attention à la transparence (voir ma chronique sur Zamiatine). Hervé BEL

Hervé BEL Janvier 2011