La nuit en vérité : « sait-on où s'en vont les gens qui dorment ? »

Cécile Pellerin - 02.10.2013

Livre - adolescence - origine - tyrannie


Enzo Popov  (« un gros qui s'appelle Popov, c'est à mourir de rire ») a douze ans, vit dans un quartier bourgeois parisien, fréquente un collège «chic, de bonne famille ». Sa mère, Liouba, est la femme de ménage de l'appartement qu'ils occupent à titre précaire.  Déplacés dans ce milieu auxquels ils n'appartiennent pas, chacun navigue sans pouvoir s'insérer, accepte l'humiliation et courbe l'échine. Enzo, l'enfant obèse est victime d'un harcèlement moral effroyable à l'école et Liouba enferme son existence dans ce ménage, avec obsession et un asservissement total à des employeurs indifférents, la plupart du temps en voyage.

 

Une vie à côté, qu'elle agrémente de sorties avec ses copines et d'amants d'un soir. Mère à peine sortie de l'adolescence, « elle s'accrochait à ses vingt-neuf ans comme si juste après il y avait une chute inévitable », Liouba est malhabile, inexpérimentée dans ce rôle impossible (« sa vie était posée à côté d'elle, et elle avait beau tendre la main, elle ne parvenait jamais à la saisir tout à fait ») et entretient avec son fils, jeune adolescent, une relation aux contours mal définis, sans repères pour le garçon. « Arrête de m'appeler m'man à tout bout de champ, je te l'ai déjà dit ».

 

Aussi ne voit elle pas son fils souffrir, objet de moqueries incessantes à l'école. Qui préfère fuir quand cela est encore possible. « Se regarder nu face au miroir, jamais il ne le ferait, jamais il ne serait ce garçon, qui en lui faisant face lui ferait honte. Enzo ne voulait pas être son ennemi. » Un jeune homme fragilisé par l'absence de père et d'origines précises, sans image forte pour se construire. « Il pense à la mort, qui ne l'attire pas, et à la vie dans laquelle il ne sait où se mettre. »

 

Sa mère, elle lui fait parfois honte. « Sur le trottoir d'en face, avec son maquillage bleu, son slim panthère, ses cheveux trop blonds et son faux sac Vuitton, quelle catastrophe, comme il l'avait détestée alors ! Il ne sait pas qui il est, s'invente alors une existence  (« Popov était un physicien très connu et aussi un nageur, champion olympique ») pour échapper au vide qu'on lui renvoie en permanence et qui menace chaque fois de le détruire.

 

Dans la petite chambre qu'il s'est installée au fond d'un débarras, la nuit, un soldat vient lui parler, lui rappeler qu'il a une famille, une histoire, des origines lointaines, et cette incursion fantastique, émaillée de scènes historiques,  va prendre de l'importance au fil des pages, s'étoffer en profondeur, distancer la réalité et  permettre au garçon de s'évader du quotidien,  de se révéler à lui-même, de s‘affirmer, de sortir et de se libérer du chaos dans lequel il s'épuise et se désagrège. La nuit, il EST. « La nuit murmurait des choses invisibles à l'enfant, c'était comme un souffle, il le ressentait, présent et mouvant, cela avait la forme d'un petit nuage : la nuit ça souffle et ça fait peur.

 

Le drame familial qui se joue à deux, assez proche peut être de celui  de « Bord de mer », notamment par son côté terrifiant et glaçant, est ici exprimé avec retenue, une grande délicatesse qui bouleversent le lecteur, le font vaciller. Sans excès, Véronique Olmi raconte l'horreur, décrit sobrement mais à vif, l'avilissement  de Liouba envers ses patrons (ils la nomment comme ils veulent, « Baba, Lila, parce que c'était plus joli »,) vont et viennent sans prévenir, se montrent « charitables » mais sont finalement assez cruels), celui d'Enzo envers les élèves de sa classe lors d'une scène de torture difficilement supportable et attache pleinement le lecteur à ces deux être fragiles et maladroits.

 

Avec une grande intensité et de l'émotion, Véronique Olmi, raconte l'exclusion et l'oppression, la tyrannie, les blessures intimes mais offre à ses personnages une possibilité d'évasion, par le rêve, par les livres ;  une possibilité de devenir enfin soi et se sauver. Même si cet apprentissage passe par la trame fantastique, elle ôte à cette histoire pourtant douloureuse et sombre, la fin désespérée et tragique pressentie. Le lecteur est alors moins ébranlé, moins meurtri mais cette orientation au sein de laquelle il n'a plus de prise, est assez déconcertante et troublante,  même un peu frustrante. Comme si la réalité noire ne pouvait trouver d'issue favorable que dans ces échappées irréelles, parfois mélancoliques.

 

Seulement le lecteur, intimement lié (dès les premières pages) à ces deux personnages, souhaite ardemment  leur bonheur ; aussi se laisse-t-il convaincre, au final, par cette surprenante victoire d'émancipation.