La pharmacie : la petite boutique des odeurs

Cécile Pellerin - 23.03.2015

Livre - Littérature suédoise - famille - pharmacie


Premier volet d'un triptyque, le livre de Magnus Florin, écrivain et dramaturge, couronné par l'équivalent du prix du Livre Inter en Suède, a de quoi surprendre par sa tonalité et son écriture mais saura séduire le lecteur sensible et ouvert, nostalgique des vieilles officines, des histoires simples de famille, attaché à la poésie des mots, au mystère et au rythme scandé du récit, charmé d'être désorienté (mais sans jamais se perdre) avec élégance et en douceur, balancé entre légèreté et gravité, amusé et ému. Rarement indifférent.

 

L'histoire se passe à Lund, dans le sud de la Suède, à une époque indéterminée mais d'un autre temps, de celle où "odeurs de vert-de-gris cristallisé, de sucre de plomb, d'acide acétique, de tanin, d'acide nitrique, d'acide saccarique, de lanoline, d'amadou, de graisse de porc fondue, de blanc d'œuf, d'alun de plume, d'huile de ricin et de liqueur d'ammoniaque" se mélangent et imprègnent l'apothicairerie.

 

Jens, le narrateur et fils aîné d'une fratrie de dix frères et sœurs, souhaite, à l'instar de ses parents, devenir pharmacien. Commence alors son apprentissage, entre école et officine, formules latines et code pharmaceutique, préparation de potions et d'élixirs, gardes de nuit et surveillance bienveillante de ses frères et sœurs, occupés à disparaître.

 

Dans une ambiance presque irréelle, très sensitive, Jens se construit, possède bientôt le savoir-faire ancestral de la pharmacie du Lion et peut alors succéder à ses parents qui meurent rapidement et enseigner ensuite à ses frères et sœurs les principes du métier. Mais moins habiles et moins rigoureux, ils détournent rapidement les préparations pharmaceutiques vers des usages moins vertueux…

 

Au-delà de l'histoire insolite, pleine de fantaisie et de subtilité mais parfois féroce, portée par des couleurs délicieusement surannées, se dessine un personnage assez cynique et fascinant, d'un pragmatisme si excessif qu'il en devient absurde et déconcertant.

 

Mais le ton léger et poétique ne transforme jamais le récit en comédie noire ; sa construction originale et claire, ses phrases concises et ses dialogues souvent communs en apparence, maintiennent en effet, une tonalité détachée et contenue, sans excès dramatique, proche de l'ordinaire.

 

 

 

Et là où le livre déborde et respire vraiment, se pare d'effets et décuple les sensations, c'est dans la description de la pharmacie, dans la multiplicité et la précision des odeurs, si évocatrices  qu'elles   prennent d'emblée le contrôle de la lecture et ne viennent l'interrompre qu'à la dernière page.

 

"Les odeurs d'anis étoilé, de bois jamaïcain, de pomme de chêne, de gomme-gutte, de gingembre et de saindoux […] Les odeurs d'huile américaine, de phénol, de gypse, de craie, de poudre blanchissante, de mousse irlandaise et abracadabra."

 

 

 

Ainsi, malgré la multiplicité des traducteurs (15 au total !), le livre  a su conserver une fluidité et une grâce ;  se hume autant qu'il se lit.