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PHILOSOPHIE - Peu importe le temps qui passe, on ne se lasse pas de Cioran. Le « dandy du désespoir », « l’aristocrate du doute » fascine toujours, son œuvre est lue et relue, ses « aveux et anathèmes » frappent fort, on est encore subjugués par ses bribes iconoclastes. Né en Roumanie en 1911, installé en France dans les années 1940, l’écrivain meurt à Paris à l’âge de 84 ans. « Le plus grand prosateur français est roumain », titrait L’Express en 1986.

 


Son héritage littéraire, toujours vivant, fertile, époustouflant, compte 5 livres en roumain et 10 en français. Simples lecteurs ou chercheurs chevronnés, ses admirateurs ont dû se rendre à l’évidence : Cioran a eu beau calomnier l’univers, la splendeur de son verbe l’a magnifié. On dirait que plus on ouvre ses livres, plus ses imprécations se bonifient, plus on les revisitent, plus ses impeccables et implacables déclarations de (dés)amour envers l’humanité, l’être et le moi célèbrent et l’humanité, et l’être, et le moi. « L’Univers ne me réussit pas » se lamente l’écrivain quelque part et on jubile devant cet aveu d’impuissance qui miroite dans toute son œuvre et dont les reflets à travers sa langue de cristal émerveillent à jamais.
 

Parmi les dernières approches qui interrogent pertinemment les œuvres du philosophe, l’étude signée par Mihaela-Gențiana Stănișor, La moïeutique de Cioran ose s’attaquer à un Cioran bifrons et analyser d’une manière intime ce qui différencie la création en langue roumaine et les écrits en langue française. On dit bien d’une manière intime, parce que, maitre-assistante à l’Université Lucian Blaga de Sibiu, au centre de la Roumanie, Mihaela-Gențiana Stănișor, spécialiste de Cioran et de littérature française du XVIIème siècle, a non seulement une grande sensibilité littéraire et un vif esprit analytique, mais bilingue, elle peut décortiquer en mille nuances les « constances et surtout les différences » que connait l’art littéraire de Cioran à travers le changement de langue.

« Nous allons ainsi suivre le Cioran roumain, écrivain impulsif et provocateur, ludique et prolifique, et le Cioran de langue française, méditatif et (auto)accusateur, lucide et conscient de son métier d’écrivain. » explique l’auteure.

Et la magie opère car Mihaela-Gențiana Stănișor rend visible d’une manière passionnante cette résurrection scripturale de Cioran qui, au passage du roumain vers le français, mortifie son moi exalté et lyrique et « apprend à vivre loin de soi, au-delà du moi », « il apprend à vivre dans les mots.».
 

Si à ses débuts le jeune Cioran « hurle ses malheurs et ses mécontentements à l’égard  de tout » en roumain - dans cette langue libre, sans règles strictes, une langue où le côté slave lui donne une certaine flexibilité et rend possibles des ruptures syntaxiques -, la camisole du français étrangle par la suite le moi trop expansif et fait surgir le moi réflexif. « Le choc que le Cioran français cherche n’est plus de nature affective, mais esthétique », pense l’auteure.

Cette rupture aurorale entre l’être lyrique et l’être réflexif qui s’opère justement grâce au passage vers le français fonde une véritable «moïeutique », concept et mot-valise que Gentiana Stanisor invente pour étayer « la maïeutique du moi », l’art de révéler la seule réalité qui compte désormais, celle du moi, et la thérapie du moi par le mot, propres à Cioran.
 

Les intraduisibles ne sont que « de grands réservoirs d’affectivité » pensait Cioran. Au terme d’une analyse très poussée du mot-clé dor (apparenté aux « Sehnsucht », « yearning », « saudade » ), en mettant en relief les différences entre la vision de Cioran, les conceptions du philosophe Constantin Noica (1909-1987), son ami, ou encore du poète-philosophe Lucian Blaga (1895-1961), Mihaela-Gențiana Stănișor conclue que le bouillonnement de significations en roumain, filtré, raffiné par le choix du mot en français, résume l’évolution de l’œuvre du philosophe et mesure sa complexité : 
 

Le mot français par lequel Cioran reprend le sentiment de dor est l’amertume. L’amertume devient le correspondant français de ce difficilement descriptible et ambigu mot roumain. Cioran va rédiger tout au long de son voyage existentiel, le bréviaire du dor-amertume qui ne le quitte jamais et qui exprime deux étapes successives de sa vie, lesquelles ne sont jamais en opposition : d’une part la lamentation criante, transposée dans une écriture lyrique, directement pliée sur le sentiment éprouvé ; d’autre part l’expression atténuante, transposée dans une écriture conscience d’elle-même, doublement réflexive, soumise au pouvoir du mot juste.


 

Une fois quittées les ondulations de la langue roumaine - « langue flexible et sans complexe », en intériorisant le français - « cette langue procoustienne », le moi « s’impersonnalise », la souffrance se mue en style, l’affect se fait mot.

On pourrait ajouter que chez Cioran, l’être devient lettre. Ce que Mihaela-Gențiana Stănișor montre brillamment dans son ouvrage, qui porte bien en sous-titre ce programme de vie et cette philosophie existentielle cent pour cent cioraniens : « l’expansion et la dissolution du moi dans l’écriture. »

 

Mihaela-Genţiana Stănişor - La Moïeutique de Cioran – Classiques Garnier – 9782406065791 – 39 €




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