La revue littéraire des éditions Léo Scheer "met l'écrit en perspective"

Félicia-France Doumayrenc - 05.05.2015

Livre - revue littéraire - Léo Scheer - Richard Millet


Les revues littéraires tiennent une place importance dans l'histoire de la littérature. Place qui, malheureusement, n'est pas assez reconnue. Qui se souvient de l'origine des Temps Modernes fondés par Sartre et Simone de Beauvoir et qui analysaient avec acuité tant les événements politiques, que les nouveautés littéraires et qui continuent sans eux ? De même qui a gardé en mémoire, la magnifique revue fondée par Bernard Noël, André Velter et d'autres : Nulle part qui faisait écrire des écrivains et des poètes sur un thème déterminé (telle la beauté) et soulevait le lecteur par la qualité des textes ?

 

 

La revue littéraire publiée par les éditions Léo Scheer est dans cette même veine et mérite qu'on s'y attarde. Le numéro 57, d'avril-mai : celle-ci paraissant tous les deux mois, est un remarquable montage de critiques, de chroniques, de notes qui rappelle le rôle essentiel du point de vue des critiques sur la littérature. On entre à pas feutrés dans la poésie de Fernand Ouellette qui dans des extraits choisis narre sa douleur de la perte de sa femme et nous fait découvrir une langue d'une beauté pure :

 

« Il n'y a pas de mort,

Sauf si je me tourne vers la présence invisible

Ou vers l'absence crue de la proximité ».

 

On savoure l'interview du musicien Régis Campo interrogé par Richard Millet qui vient de composer sur Quai Ouest de Bernard-Marie Koltès et qui explique « j'ai écrit ma musique, pas celle de Koltès. Il faut trahir le texte, le maltraiter, le dépecer, vampiriser les mots pour les transmuter en musique. Puis, c'est à travers la musique que le texte va renaitre de ses cendres. Un travail d'alchimie. »

 

On déguste et on s'amuse de l'éloge littéraire de Léo Scheer sur Michel Surya. Pour ceux qui l'ont oublié, Surya est l'auteur de l'exhaustive biographie sur George Bataille et le fondateur de la revue Lignes, publiée d'abord aux éditions Séguier, reprise par les éditions Léo Scheer et qui maintenant s'édite elle-même. L'éloge littéraire de Léo Scheer est intéressant puisque celui-ci porte sur les rapports que Michel Surya entretient avec le défunt Maurice Blanchot.

 

Pilier de la littérature et, sans nul doute, un de nos plus grands écrivains français, Blanchot connu pour ses engagements politiques d'ultragauche n'a jamais voulu admettre ses écrits politiques d'extrême droite et avait désigné Jacques Derrida comme son exécuteur testamentaire afin que ceux-ci ne soient pas dévoilés.

 

 

 

Blanchot et Derrida sont morts, restent ses encombrants écrits qui ne sont toujours pas publiés. Léo Scheer remarque avec humour qu'après avoir lu le livre L'autre Blanchot de Michel Surya, « très joli brûlot sortilège qui ressemble un peu à du Blanchot avec, en plus, cette signature inimitable de la triple négative du patron de Lignes. Moins + moins = plus + plus moins… On se sait plus », il n'a pu « résister au plaisir de rire devant le spectacle de certaines contorsions de Michel Surya ». Quels sont actuellement les rapports de ces deux hommes qui ont, un temps, travaillé ensemble nous n'en saurons rien. Et, ceci n'appartient qu'à eux.

 

Mais une des choses les plus intéressantes de la Revue Littéraire est le journal de Richard Millet qu'il a décidé de publier tout en précisant : « Sans la conjonction d'événements et de signes qui peuvent recevoir ici le nom de Léo Scheer, ce journal aurait pris feu. Les flammes seront d'ailleurs mon critère de lecture, puisque, à mesure, que paraîtront les pages que j'en tire (et dont, je ne garde, en matière de date que l'année, je brûlerai les cahiers les concernant » [in la Revue Littéraire de février-mars 2015]).

 

Ces pages intimes n'en ont que plus de prix puisque l'auteur a pris la décision de les jeter au feu et ne laisse donc comme seule trace que les mots écrits dans la revue.

 

Il est temps de redonner une vraie place aux revues littéraires et en particulier à celle-ci dont la directrice de publication est Angie David qui est aussi la directrice des éditions Léo Scheer. Une revue met l'écrit en perspective, oriente le lecteur, lui ouvre un nouveau regard, lui fait découvrir des auteurs, des textes pour la plupart inconnus du grand public.

 

Oui, il est grand temps de redonner aux revues littéraires leur titre de noblesse. Celle-ci en est l'exemple frappant. La Revue Littéraire des éditions Léo Scheer donne envie de lire ce qu'elle critique, et publie. Elle est un pur chef-d'œuvre de ce que doit être toute revue.