La séquence exacte des gestes, de Fablo Geda

Clément Solym - 18.07.2011

Livre - sequence - exacte - gestes


C’est une drôle d’histoire pour un roman, plutôt inattendue, qui ne comporte sans doute pas les critères retenus pour un best-seller ou un succès à fort tirage et n’en a pas la prétention d ‘ailleurs mais c’est ce qui fait son charme et son intérêt. Une lecture assez particulière donc, d’une histoire simple, plutôt banale, qui ressemble à notre quotidien, sonne juste et laisse s’exprimer des gens ordinaires : un éducateur, une assistante sociale, des enfants sans parents…

Ascanio travaille dans un foyer qui accueille des adolescents difficiles à Turin. « Quand il avait choisi ce travail, il savait qu’il allait devoir se transformer en un mixer pour les résidus émotionnels des enfants, en une cuvette de W.-C dans laquelle ils vomiraient leur passé. Ce qu’il ne savait pas, c’est que cette odeur de vomi le suivrait à jamais ». Ce récit raconte son travail mais aussi la vie qui le mène, comme son amour pour sa collègue Elisa. Il raconte aussi la vie de ces enfants qui l’accompagnent.

Et plus particulièrement celle de Marta, aînée d’une fratrie qu’elle doit momentanément quitter à la mort accidentelle de sa petite sœur, face à l’incapacité de sa mère (devenue alcoolique) de les élever tous, et qui rêve secrètement de rejoindre son père, parti dans les montagnes d’Aoste. Et puis il y a Corrado, prêt à tout (même au pire) pour organiser une fête majestueuse à sa mère dès qu’elle sortira de prison. De jeunes ados encore rêveurs, accrochés à un espoir de vie meilleure, matures et opiniâtres, avides de liberté.

A travers le récit de Fabio Geda se dévoilent des existences abîmées mais touchantes, décrites avec beaucoup de tendresse et de sensibilité, sans excès de gravité. Il exprime la souffrance inavouée des enfants mais aussi leur instinct de survie, leur détermination pour parvenir à recréer du lien familial , au-delà des obstacles ou des craintes, leur envie de vivre comme ils l’entendent. Toutes les émotions sont là, sans tapages ni effets, sincères, bien réelles ; elles sont « la séquence exacte des gestes ».

Et puis Ascanio se livre également, par son blog notamment qui parsème, ça et là, le récit. Il y exprime ses doutes sur son travail, ses joies, sa fatigue aussi. Ce blog, comme une échappatoire qui réconforte et rassure (les lecteurs lui répondent !). Il livre également sa vie intime, son amour pour Elisa qui a du mal à se décider, à se laisser aller à une nouvelle vie après sa séparation avec un homme auprès duquel elle avait façonné son existence et son avenir.

Toutes ces petites choses du quotidien, évoquées avec une justesse étonnante qu’on croirait presque lire la vie d’un collègue, d’un voisin, d’un proche voire de nous-mêmes à certains moments. Sans effets de style. Au plus vrai. Elles sont « la séquence exacte des gestes ».

L’auteur laisse également s’exprimer Léa, l’assistante sociale qui ne peut pas toujours séparer vie professionnelle et personnelle et s’accroche puis s’attache aux enfants qu’elle suit et qu’elle place avec le doute permanent de faire ou de ne pas faire ce qu’il y a de mieux pour l’enfant. Elle est seulement humaine et délivre, elle-aussi « la séquence exacte des gestes ».

Quelquefois cela déconcerte : lit-on un roman, un témoignage brut, une séquence de vie à un moment donné, sans préliminaires artistiques ni parti pris de l’auteur ? Peu importe, en fait. Le récit défile et retient l’attention, sans tire-larmes ; met en évidence un métier rarement évoqué dans les romans avec une précision exacte, sans jugement mais avec beaucoup d’attachement. Une authenticité à valeur biographique puisque l’auteur a exercé le métier d’éducateur. Un bel éloge professionnel, porteur d’espoir, rempli d’humanité. Et cela fait du bien.

(Traduit de l’italien par Augusta Nechtschein)

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