La sieste des hippocampes, Gilles Verdet

Clément Solym - 25.02.2009

Livre - sieste - hippocampes - gilles


Saviez-vous que si certains souffrent de troubles de la mémoire, laquelle se dégrade progressivement, ou bien se débarrasse d'un pan entier de son passé, voire n'est plus à même de retenir d'élément à compter de telle date de sa vie, d'autres peuvent au contraire emmagasiner tout ce qu'ils voient, touchent, sentent, perçoivent, mangent...
 

Il suffit qu'un sens soit sollicité pour que soudain les processus mémoriels se mettent en branle et que l'hypersensibilité fasse le reste : tout est stocké, à fleur de mémoire, immédiatement disponible, prêt à l'usage, ou à la consommation. On nomme cela l'hypermnésie. Ça aide dans un travaille de rédacteur section décès, puisque la biographie des célébrités du coin, on l'a presque intégralement dans la tête, alors on peut se montrer réactif. En quelques minutes l'article est tapé, tout simplement.

 

Sauf que la mémoire, ça joue des tours pendables et quand on retrouve après vingt ans, une femme dont on a été follement épris, amoureux comme à 18 ans, d'ailleurs, on avait 18 ans, et que l'on était tous deux engagés politiquement, ça fait tilt, illico. L'afflux des souvenirs est constant, les parfums, les sons, les couleurs s'entrechoquent... mais la dame a tout oublié. Pas une Alzheimer, non, mais un choc traumatique qui l'empêche de passer la barrière, le mur blanc.


« - Je m'appelle Gilbert Loubert.
« - Connais pas...

Tragique tout simplement. Alors nos hippocampes, cette région du cerveau, peuvent bien retourner à leur sieste bienheureuse : que peut-on faire quand on est seul à se souvenir ? Ce n'est pas parce que le recueil de nouvelles a gagné le prix Prométhée que l'on dérobera le feu pour autant !

 

Des nouvelles qui sont bien écrites, et naviguent entre les genres avec aisance : on passe du drame psychologique – option ironie flaubertienne, ou quasi – au récit de guerre civile et de rage sociale. C'est ensuite chez les dames pipi de la gare de Lyon, que l'on mène l'enquête – assurément le plus sympa de tous les polars improvisés qu'il m'ait été donné de lire depuis des lustres. Comment Fatima et Jacqueline vont-elles gérer un cadavre tout récent dans les toilettes de leur lieu de travail ? Surtout que ce cadavre transportait avec lui tout un sac de gros billets, et en grosses coupures... Un véritable plaisir qui vous donnera envie de laisser quelques euros de plus la prochaine fois que vous vous rendrez dans les lieux d'aisances des gares de France.

 

Juste, parce qu'on ne sait jamais à quel point elles peuvent en savoir, ces femmes auxquelles ont ne fait pas attention et qui pourtant, en connaissent long sur les choses de la vie. Par le fait, comme dirait Jacqueline...

 

Enfin, bon, le dernier récit n'aura pas marqué les mémoires, moins que le premier qui attaquait très fort. Un peu long, un peu... bof... Disons que ma fibre paternelle est encore loin d'être émoustillée, alors j'imagine que pour d'autres, aux aspirations parentales plus marquées, le texte parlera bien plus. Ce qui ne l'empêche pas d'être savoureusement écrit, toujours avec une sorte de rigueur mêlée à un choix précis des termes...

 

C'est probablement là la qualité manquante à l'ensemble du livre, puisque la perfection n'est pas de ce monde : on ne lui reprochera qu'une légère absence de souffle, ou de pitrerie. Tout y est par trop réglé comme du papier à musique et cela peut épuiser, si l'on engloutit les nouvelles d'un bout à l'autre. En guise de posologie, donc, on préconisera un texte par jour pendant une semaine, au terme de laquelle les effets bienfaisants seront largement constatés.



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