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La société, la femme et l'âme : La Massaïa ou la révolution du conte

Clémence Holstein - 31.08.2018

Livre - La Massaia Masino - Paola Masino La Martiniere - La Martiniere RL 2018


ROMAN ETRANGER - Féministe, anti-conformiste, l'âme révolutionnaire, Paola Masino nous entraîne dans un conte drôle et inquiétant à la fois questionnant le sens de l'existence. Ni plus ni moins ; ouvertement. Et elle dresse pour cela un douloureux et incisif portrait de la vie de La Massaïa. D'une déconcertante actualité.

 

 

La Massaia, Naissance et mort de la fée du foyer : ces titre et sous-titre nous donnent un aperçu immédiat de la tonalité de ce qui nous attend dans cet ouvrage. Ironique d'un bout à l'autre, burlesque, farfelu, tout est hors normes dans ce roman. Tout est révolutionnaire. Tout travaille avec éclat à déborder les règles auxquels nous sommes soumis et nous soumettons.

 

Voici une petite fille qui a décidé de ne rien faire comme tout le monde. Elle a choisi de vivre… dans une malle. [...] Sale, repoussante, cette étrange créature fait le désespoir de sa mère. Jusqu’au jour où elle cède à ses suppliques : adolescente, elle sort de la malle.

 

Ce livre est une révolte à lui seul. Le fond et la forme ne cessent de se rebeller. Il ne faut jamais séparer le fond de la forme, certes, mais beaucoup d'ouvrages aujourd'hui travaillent peu la forme. La forme exprime intrinsèquement le fond, et la structure du récit est une histoire et une révolution à elle seule. Conte philosophique, conte merveilleux, fable, légende, fresque sociale, biographie, pièce de théâtre, mémoires : toutes ces formes sont contenues dans La Massaia. Mais le lecteur n'est pas vraiment perdu. Ce sont des formes qu'il connaît, assez classiques finalement, seulement agencées avec une ironie, une désinvolture feinte et une finesse provocatrice indéniables.

 

Et l'on ne cesse d'avoir des références qui viennent à l'esprit, jaillissant sans qu'on le veuille, l'auteur certainement les faisant surgir avec espièglerie : Platon, Voltaire, Shakespeare, Balzac, La Bible bien sûr etc. La liste exhaustive en est impossible et elle appartient sans doute aussi à chacun dans sa sensibilité et dans l'agrégat de livres qui l'ont forgé. C'est un vrai plaisir que ce foisonnement de littératures qui s'entremêlent, honorées et ridiculisées tout à la fois et en permanence. Précurseur, puisque le texte date véritablement des années 1936-37, le théâtre de l'absurde est déjà à l’œuvre ici. Ce roman devrait être placé au rang des classiques.

 

Sans vergogne, Paola Masino qui ne déguise pas vraiment son narrateur et dont on devine la voix sans peine, s'attaque aux institutions, la famille, la religion, le pouvoir politique, l'éducation, la place de la femme dans la société, à de nombreux tabous et notamment la mort. La Massaia est une enfant anormale, une tare, un fardeau. Elle pense, elle ose penser, alors que « penser est un vilain défaut, n'est-ce pas ? » (p.291), et ne pas aimer le monde matériel comme il lui est proposé.

 

Elle devient la femme parfaite, dans une métamorphose qui n'a rien de magique : la société et ses normes sont passées par là, rouleaux compresseurs imparables, saupoudrées de culpabilité, du désir de se conformer, de faire plaisir, toujours faire plaisir, et la folie matérielle prend le pas sur l'esprit. Il s'agit même pour elle de s'empêcher de rêver au bout du compte.

 

Car les rêves dérangent les apparences, la superficialité du monde, la bienséance implacable qui plonge dans une lente agonie. La Massaia est dans l'impossibilité absolue de s'accomplir, plus elle s'oublie, se sacrifie, plus elle est encensée. Se trahir soi-même est donc le succès que flatte la société. « [...]tout le monde m'exhorte à me mentir à moi-même » (p.241) Et l'incompréhension mutuelle est de mise.

 

Le personnage principal est une femme et c'est autour d'elle que se construit le récit, dans un esprit féministe affirmé. Il est question de la femme-objet, de la femme réifiée pour le plus grand plaisir de tous. La femme « désâmée »  qui pourtant porte le poids des autres sur ses épaules.

 

Mais derrière elle, les hommes, bien que moqués, sont tout aussi prisonniers. Et c’est donc la grande question du sens de l'existence qui se pose alors. Et ce en réalité dès les premières pages intrigantes, avec cette drôle d'enfant qui vit dans une malle et se nourrit de pain moisi. Et l'on se doute que la réponse à cette question est acerbe et sans concessions.

 

Des moments de merveilleux, oniriques viennent ponctuer le récit, parfois fantastique, un peu effrayant, parfois simplement merveilleux quand les objets prennent vie pour la jeune fille. Et la poésie de ces passages est aussi chaleureuse que le reste est mordant.

 

[Extraits] La massaia ; naissance et mort de la fée du foyer
 de Paola Masino

 

« Le monde est un théâtre » : Paola Masino n'est ni la première ni la dernière à le dénoncer. Mais son combat contre les carcans dénaturants de la société s'inscrit dans l'histoire littéraire. Le foisonnement des formes, des couleurs et des idées est envoûtant. L'on a envie après cette lecture avec La Massaia de scander : « Tu n'as besoin de personne pour te trouver et t'accomplir. » (p.141)

 

 

Paola Masino, trad. italien Marilène Raiola -  La Massaia, Naissance et mort de la fée du foyer – Editions de La Martinière – 9782732485928 -  20,90 €
 

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Editeur : La Martiniere
Genre :
Total pages : 352
Traducteur :
ISBN : 9782732485928

La massaia - Naissance et mort de la fée du foyer

de Paola Masino

Voici une petite fille qui a décidé de ne rien faire comme tout le monde. Elle a choisi de vivre... dans une malle. Oubliée de sa famille et de la société, entièrement absorbée par ses questionnements sur le sens de l'existence, elle ignore les devoirs qui incombent à toute femme. Car, sous l'Italie fasciste – où l'on devine que se situe le roman –, les femmes sont assignées au mariage et à leur foyer : " Des enfants, des enfants ! " assénait Mussolini. Sale, repoussante, cette étrange créature fait le désespoir de sa mère. Jusqu'au jour où elle cède à ses suppliques : adolescente, elle sort de la malle. Dans une riche propriété, la jeune fille mariée, entourée de domestiques, semble renoncer à ses idéaux, et tente à tout prix de devenir une parfaite maîtresse de maison : une Massaia. À l'instar de son héroïne, Paola Masino (1908-1989) fut une femme moderne et émancipée, très critique à l'égard des valeurs réactionnaires du fascisme. Intellectuelle d'avant-garde, figure des cercles artistiques et littéraires du XXe siècle, elle fit scandale dans son pays par sa liaison avec l'écrivain Massimo Bontempelli, séparé de son épouse et de trente ans son aîné. Francophile, elle fut aussi la traductrice en Italie de Barbey d'Aurevilly, Balzac ou Stendhal. Traduit de l'italien par Marilène Raiola Préface de Marinella Mascia Galateria

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