La tête en bas, les pieds sur terre : le gouverneur d'Antipodia

Clément Solym - 12.06.2012

Livre - gouverneur - voyages - aventures


Antipodia est une île rattachée aux Terres australes et antarctiques françaises. Comme tous ces grains de terre disséminés au milieu de ces immensités liquides, Antipodia n'a que quelques maigres kilomètres carrés de restes volcaniques balayés par les vents, des côtes labourées par les vagues infatigables de l'océan, de maigres végétaux accrochés sur des escarpements surgis de nulle part quand le ventre de la terre a décidé, un jour, de vomir des fleuves de lave et de cendres sur lesquels les siècles et les oiseaux de passage ont fini par accrocher la vie.

 

Antipodia est, de l'avis de ceux qui y ont vécu, à la fois le paradis et l'enfer, au rythme changeant de l'humeur des éléments qui, là, n'existent quasiment que dans les superlatifs. Le vent, la houle, le silence, les oiseaux font rarement dans la demi-mesure.

 

Sur Antipodia, la Société La Glaciale a installé une station météorologique servie par deux permanents qui sont régulièrement remplacés car, avec ses excès, on ne peut pas dire qu'Antipodia soit particulièrement accueillante ou chaleureuse.

 

Il faut avoir beaucoup de caractère ou de bonnes raisons pour accepter de venir s'y cloîtrer pendant de longs mois exceptionnellement entrecoupés de visites du ravitaillement, seulement raccroché au monde par la radio qui permet la transmission, au siège de La Glaciale, des relevés journaliers de température, pression, force et direction du vent, nébulosité, …...

 

Ils sont deux sur ce navire battu pas les vents et l'écume de l'océan. Deux qui avaient d'excellentes motivations pour venir là pour tenter d'oublier pour l'un et tenter de se faire oublier pour l'autre. Deux qui obéissent à un rituel hiérarchique et fonctionnel censé établir des repères de nature à maintenir les esprits hors des zones vagues où la solitude et l'isolement pourraient les laisser s'abîmer. Deux qui se partagent les tâches techniques, professionnelles, collectives pour faire fonctionner ce minuscule microcosme : maintenir le groupe électrogène, relever les données météo, entretenir les bâtiments, faire fonctionner le poêle, …. 

 

Et compter les chèvres du troupeau ! Des animaux précieux, implantés là des années auparavant par La Glaciale pour servir de pitance à d'éventuels rescapés d'un naufrage hypothétique à proximité d'Antipodia : des animaux quasi sacrés !

  

C'est un huis clos total que nous propose Jean Luc COATALEM avec ce roman du bout du monde.

 

Seuls les hommes bougent, changent, évoluent avec leur passé, leur présent et leur possible avenir dans un décor qui, lui, reste immuable. Ils adaptent leur environnement, s'adaptent à lui pour l'apprivoiser, y survivre quand la règle n'impressionne plus, ne sert plus de garde-fou, laisse la place au déséquilibre, ne fait plus rempart au délabrement psychologique exacerbé par l'usage d'une plante locale aux vertus quasi hallucinogènes, s'y noyer aussi.

 

Ces nouveaux Robinson dérapent sur leur île qui n'est pas totalement paradisiaque sans qu'un vendredi ne puisse les sauver de la folie dans laquelle leurs souvenirs, leurs rêves, leurs fantasmes les entraînent. Pas plus que ne peut les sauver le rituel qui organisait leur vie, leurs travaux, leurs loisirs. L'isolement pesant d'Antipodia peut tout entraîner sur son passage comme les rouleaux qui, inlassablement, s'abîment sur les falaises y arrachant immuablement pierre après pierre.

 

Qui part à Antipodia avec de lourdes motivations ne peut pas empêcher ses fantômes d'y aller avec lui, d'y devenir encore plus obsédants, ni en compliquer l'éventuel retour.

 

Des tranches de vies hachées menu avec maestria par un auteur évidemment inspiré.

 

 

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