La tresse, de Laetitia Colombani : Inde, Sicile, Canada, trois femmes

La Licorne qui lit - 31.07.2017

Livre - roman condition femmes - féminisme destins femmes - monde peuples femmes


Alors que je n’étais qu’une enfant licorne, je demandais souvent à ma maman de me tresser la crinière. J’éprouvais, et je crois que c’est encore le cas aujourd’hui, une sorte de fascination devant le mystère de la natte. Une dessus, une dessous, une dessus et ainsi de suite. Trois mèches simplement enchevêtrées pour un résultat quasi-magique. Je me transformais en princesse par le seul entrelacement de mes cheveux.


Le tout n’était nullement égal à la somme des parties. Et il en est de même dans le premier roman de Laetitia Colombani, La tresse.




 

Trois continents ; trois révoltes ; trois destins ; trois femmes, dont les existences pourtant si lointaines – géographiquement, culturellement, socialement – vont se rejoindre par l’entremise de leurs cheveux. Chacune est brutalement confrontée à un drame qui ne lui laisse pas d’autre alternative que d’entrer dans l’arène. En Inde, Smita l’Intouchable se bat pour que sa fille ait le droit de lire et d’écrire. En Sicile, la jeune Giulia se bat pour sauver l’usine de son père mourant. Au Canada, la brillante avocate Sarah se bat contre la maladie.

Afin de créer leur nouveau tout, elles se doivent de renoncer à quelque chose d’important, mais qui se révélera moins essentiel que l’objet de leur quête. Smita quitte son village et l’homme qu’elle aime. Giulia est violemment dépossédée de son adolescence innocente et légère. Sarah se voit progressivement « jetée au rebus, mise à l’index » au sein du cabinet pour lequel elle a tout sacrifié. Peu importe, elles refusent de « se recoucher et attendre l’aube, dans une torpeur sans rêve, comme on attend la mort ». 

 

Perdre pour mieux gagner n’est pas une entreprise évidente, mais une réalité s’impose : une femme peut décrocher toutes les étoiles quand elle le décide.

 

Cette chronique n’a pas pour ambition d’encenser La tresse, car beaucoup d’autres, sur terre et dans les nuages alentour, s’en sont chargés avant moi. Oui, le livre est émouvant, car ces trois figures féminines sont éminemment attachantes ; oui, l’écriture est fluide, bien qu’empreinte de défauts propres à un premier roman, dont quelques tournures mélodramatiques et métaphores un peu trop faciles ; oui, le thème est universel, parce que nous avons tous traversé des épreuves contre lesquelles nous avons dû prendre les armes.
 

Laetitia Colombani, Prix Relay des Voyageurs-Lecteurs 2017 pour La tresse


Ma corne ne s’étant pas égarée dans des réflexions tortueuses et alambiquées — une fois n’est pas coutume — je retiendrai de ma lecture un constat trivial, mais fondamental : nos cheveux sont le reflet de notre condition historique féminine. 

 

Symbole de notre dimension charnelle, voire érotique, le cheveu est également le fil qui nous unit au divin, le prolongement de nos âmes. Tantôt forcées de les cacher sous un morceau de tissu, tantôt incitées par des publicités mensongères à nous ruiner en shampoings brillance extrême (ou crinière super-soyeuse), notre statut est étroitement lié à la manière dont nous nous coiffons, dont nous apprêtons notre tête. Longs, teints, dégradés, effilochés, rasés, les cheveux déterminent notre appartenance. Les cheveux discriminent, excluent, stigmatisent. 

 

C’est en modifiant leur apparence capillaire que nos héroïnes parviennent à sortir du cercle dans lequel elles ont été placées. Smita coupe ses cheveux et ceux de sa fille pour rendre à leur Dieu Vishnou « la seule chose que la vie leur ait donnée, cette parure, ce cadeau qu’elles ont reçu du ciel » ; Giulia se résout à abandonner le 100 % italien et fabriquer des perruques avec des cheveux indiens ; et Sarah qui, subissant les premiers effets de la chimiothérapie, pare son crâne des cheveux d’une autre tissés dans un atelier de Palerme. Les trois existences fusionnent. La magie de la tresse a opéré. Le tout est très nettement supérieur à la somme des parties.  




 

L’auteure se sert du cheveu pour rappeler les guerres que nous, femmes, devons mener au quotidien pour être respectées, aimées, admirées et considérées ; pour ne plus à avoir à récurer les toilettes de la caste supérieure, pour ne pas avoir honte d’aimer un homme qui n’a pas la même couleur de peau, pour ne plus constamment devoir faire plus et mieux que nos collègues masculins. Le grand Ordonnateur (ou la grande Ordonnatrice ?) nous a désignées comme les garantes de la perpétuation de nos espèces. Depuis lors, nous affrontons la douleur, le mépris et la violence, en sachant pertinemment que nous nous en sortirons, meurtries et exsangues, mais debout et vivantes. 

 

Comme moi, Smita, Giulia et Sarah sont des créatures à corne. Bien sûr, de temps à autre, elles doutent, mais aucun obstacle ne viendra entraver leur course vers la lumière. Elles y arriveront, elles en sont certaines. « Ne pas perdre le fil », elles doivent s’y accrocher, « reprendre et recommencer ».

 

Je me suis auto-proclamée néo-féministe dans une chronique précédente, me voilà tenant une longue tribune engagée. Je ne crois pas aux discours, à la théorie, aux quotas ou aux politiques de discrimination positive. Je crois dans toutes celles qui ont su dire stop et ont décidé de renverser le cours de l’inéluctable. Je conclurai en rendant mon hommage à une femme qui vient de rejoindre les anges. Grâce à elle, la femme, la sirène, la licorne, l’amazone, l’ondine et toutes les autres ont acquis le droit d’être libres, belles, brillantes, chiantes. Merci Madame Veil pour votre courage, votre volonté et votre opiniâtreté. Merci de nous avoir donné le choix. Pour cela nous vous en serons toujours redevables.

 

Pardonnez-moi, je me suis éloignée de ma mission, mais il m’était urgent de clamer que je n’ai jamais eu honte de ma crinière rose : elle est en réalité ma porte d’entrée vers le champ des possibles. À toutes mes amies, lisez La tresse pour ne pas oublier qu’impossible ne devrait pas faire partie de notre vocabulaire. Si nous continuons à tisser ensemble les mèches de notre karma, nous parviendrons à nous sauver et « quiconque sauve une vie, sauve le monde entier (Talmud et Coran) ».

 

Aie, aie, aie, me voilà en retard chez mon coiffeur, un griffon aux doigts de fée… Je vous retrouve bientôt en terres bataves pour un roman poétique sur le bonheur !



Laetitia Colombani - La tresse - Grasset - 9782246813880 - 18 €
 

Pour approfondir

Editeur : Grasset Et Fasquelle
Genre :
Total pages : 222
Traducteur :
ISBN : 9782246813880

La tresse

de Laetitia Colombani

Trois femmes, trois vies, trois continents. Une même soif de liberté. Inde. Smita est une Intouchable. Elle rêve de voir sa fille échapper à sa condition misérable et entrer à l’école. Sicile. Giulia travaille dans l’atelier de son père. Lorsqu’il est victime d’un accident, elle découvre que l’entreprise familiale est ruinée. Canada. Sarah, avocate réputée, va être promue à la tête de son cabinet quand elle apprend qu’elle est gravement malade. Liées sans le savoir par ce qu’elles ont de plus intime et de plus singulier, Smita, Giulia et Sarah refusent le sort qui leur est destiné et décident de se battre. Vibrantes d’humanité, leurs histoires tissent une tresse d’espoir et de solidarité.

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