La veuve du Christ, d'Anne Sylvie Springer

Clément Solym - 27.09.2010

Livre - cantiques - louanges - ravisseurs


Tout le village connaît Victor, le pharmacien : un homme compétent , agréable avec tout le monde. Même si parfois son regard est un peu dérangeant quand des clientes lui demandent des produits à usage intime. Même si avec sa vie de solitaire, son père suicidé et sa mère à l’asile, sa singularité inquiète parfois un peu. Mais, dans la vallée, on n’y prête pas particulièrement garde, car il y a toujours eu et il y aura toujours des « histoires », dans toutes les familles...

À dix ans, Léna a été enlevée à sa famille. Une famille où elle avait peine à trouver sa place depuis l’arrivée de ses petits frères, des jumeaux. Qui rendaient tout difficile à la maison, avec leurs cris, leurs impatiences, toutes des attentions qu’ils réclamaient à leurs parents fatigués. Lesquels n’avaient plus vraiment le temps de s’occuper d’elle.

Alors que maintenant Victor est tout à elle. C’est vrai qu’il l’enferme dans la buanderie de la maison isolée qu’il habite dans la vallée lorsqu’il part travailler. Mais à son retour, il ne cesse de s’occuper d’elle. De la faire jouer du piano. De lui lire la Bible. De la conjurer de rester telle qu’elle est et de refuser que des hommes, plus tard, s’approche d’elle, la touche. Il s’impose à elle comme son Dieu. Jusque dans des simulacres de crucifixion où il est Dieu ! Et elle accepte de participer à ces mises en scène, car Victor participe, lui aussi, de bon gré, aux jeux qu’elle réclame quand elle veut être doctoresse ou encore maîtresse d’école.

En fait, bien qu’entravée totalement dans sa liberté, Léna aime (bien) Victor.

C’est avec un réalisme assez terrifiant qu’Anne Sophie SPRENGER s’est attachée à traiter d’un épisode qui a trop souvent fait l’objet de la « Une » des quotidiens : l’enlèvement et la séquestration d’une enfant par ce qu’il est convenu d’appeler un malade mental. Ne laissant pourtant rien percevoir de si anormal aux yeux de son entourage quotidien.

Ici, elle a choisi d’en parler avec des mots très doux, très feutrés même si quelques élans de violence pointent ici ou là. Elle a aussi choisi de l’aborder sous l’angle le plus délicat : celui où la victime finit par prendre fait et cause pour son bourreau (le fameux syndrome de Stockholm). Un bourreau que la victime ne voit plus du tout selon nos critères de normalité, entraînée qu’elle est dans une autre perspective à laquelle il est impossible au commun des mortels d’accéder.


Avec une absolue justesse des mots, Anne Sophie SPRENGER amène progressivement ses protagonistes dans une histoire qu’il est finalement bien difficile de ne pas qualifier « d’amour » réciproque.
Et ce, même si les bases sur lesquelles se développe cette relation sont totalement biaisées tant par la folie de l’un que par l’enfermement de l’autre, sa soustraction à une autre vérité, à un autre référentiel.

On ressort de cette lecture obsédante, oppressante dans un état d’hébétude totale. Condamner ? Certes ! Condamner ? Bien sûr ! Mais comment condamner la folie, la déraison ? Comment atteindre un monde qui n’est pas le nôtre ? Et quand la prison s’ouvre enfin, comment l’oiseau enfermé peut-il imaginer guérir ? Retrouver un nouvel équilibre hors des chaînes invisibles que la prégnance du huis clos et une unique présence ont imposées ?

Beaucoup de questions se font jour à l’issue de cette lecture lourde. La plus terrible d’entre elles, vers laquelle nous pousse l’auteur avec de mots tellement empreints de normalité, de tendresse et de douceur (d’amour ?), est certainement de nous amener à douter de nos certitudes !

Un ouvrage à ne pas rater.

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