La vie commence vendredi : La promesse d'Ioana Pârvulescu

Cristina Hermeziu - 13.06.2016

Livre - Littérature roumaine - Bucarest


Il y a des livres qui sont des fauteuils de luxe. On s’y love et on se laisse porter par le film unique que seule la littérature est capable de projeter sur notre écran intime, avide d’évasions. Traduit du roumain par Marily le Nir pour Le Seuil, « La vie commence vendredi » d’Ioana Pârvulescu est de ces livres-là : ouaté, le style enveloppe en douceur et l’univers, découpé de l’époque où il faisait bon vivre, séduit d’instinct.

 

On est à Bucarest, à la fin du XIXe siècle : il ne reste précisément que 13 journées avant le réveillon du 31 décembre 1897, dans une capitale roumaine enneigée, ornée de « longues stalactites drues qui sortaient des gouttières », et où des garçonnets à képi rouge étaient chargés de faire des commissions d’amour ou d’affaires. Des choses étranges saupoudrent le quotidien des notabilités — docteur, chef de police, journalistes, – remués par un duel, par des chagrins d’amour et surtout par l’apparition d’un homme qui ne semble pas partager les coutumes de l’époque.

 

Non, le jeune étourdi Dan Kretzu ne sait pas faire « le baisemain », qui ne veut pas dire poser ses lèvres « en plein milieu du dos de la main », mais autre chose, beaucoup plus codifié et qui relève de l’art d’exercer les délices et les devoirs des mondanités : « On baise la main sur l’os au niveau du majeur en l’effleurant à peine, il faut saisir la main délicatement avec tous les doigts sans la serrer, puis poser l’ombre d’un baiser sur la peau lisse de l’os médian ». Qui est-ce donc ce mystérieux Dan Kretzu, trouvé évanoui dans la neige, engagé ensuite comme journaliste au quotidien Universul, et qui s’immisce petit à petit dans le tissu de toutes les familles, au point de paraître le fil rouge que le destin déroule précisément de la pelote des hasards ?

 

 

 

 

Prix de l’Union européenne pour la littérature en 2013, « La vie commence vendredi » est le premier roman d’Ioana Pârvulescu, professeur de littérature roumaine à l’université de Bucarest, critique littéraire, traductrice du français et de l’allemand. N’empêche, l’auteur sait très pertinemment tresser l’intrigue, à travers des fils sous tension, qui font alterner introspection et description, détails d’enquête policière et secrets de journal intime.

 

Mais le charme de cette narration classique vient en premier de son exceptionnelle galerie de portraits, des personnages pétillants et attachants qui font de nous, les lecteurs, des témoins privilégiés et excités face à leurs destins. Qui donc choisira Iulia, la jeune fille dont le cœur frétille pour un jeune mondain mêlé à des affaires troubles, convoitée aussi par le chef de la police, ami de famille qui, même âge que son père, la décrit d’une manière sensible et glaçante :

 

« Vous, Iulia, vous êtes comme une petite araignée qui, sentant qu’on l’approche ou qu’on la touche, replie instantanément ses pattes, se roule en boule — on pourrait la confondre avec une petite pierre noire. (…) Maintenant vous faites la même chose, mais, moi, je n’ai plus le temps d’attendre que vous vous détendiez. »

 

 

À travers son style élégant et posé, qui est aussi celui de sa traductrice Marily le Nir, Ioana Pârvulescu sait faire fondre en douceur une érudition surprenante. Policier, fantastique ou sentimental, « La vie commence vendredi » est également un roman historique grâce à une connaissance en filigrane de la société bucarestoise de la fin du XIXe siècle et grâce surtout à la passion avec laquelle la romancière saisit l’esprit du lieu et de l’époque (proustienne), où régnait l’impatience de vivre de grandes et de belles choses :

 

« La force de la Grande Histoire ne se compare pas à notre capacité d’opposition – et cela vaut aussi pour nos vies personnelles. À chaque page de l’histoire du monde, nous faisons un bond, nous aussi, pratiquement sans le contrôler. Notre seule chance est de nous laisser emporter, tout simplement, mais en utilisant au maximum la machine à vapeur des événements, pour ne pas rester cloués au sol, dépassés par l’Histoire. »

 

 

On entend philosopher ainsi un journaliste au seuil du passage vers le Nouvel An et le lecteur n’a pas du tout envie de quitter le fauteuil feutré qui est l’univers de ce livre et où il fait si bon de rêvasser et de vivre. 


Pour approfondir

Editeur : Seuil
Genre : litteratures...
Total pages : 368
Traducteur : marily le nir
ISBN : 9782021245929

La Vie commence vendredi

de Ioana Parvulescu

Vendredi 19 décembre 1897 : on trouve un inconnu évanoui dans la neige, dans une forêt aux environs de Bucarest. Il est habillé bizarrement, ne porte ni barbe ni moustaches, s'exprime d'une drôle de façon. Toute la ville est en effervescence : serait-ce Jack l'Éventreur, à la une de tous les journaux, un fou échappé de l’asile, un vrai faussaire ou un faux journaliste? Et s’il venait d’une autre époque ? Un voyage dans le temps qui nous entraîne, à la suite de ce personnage mystérieux, dans la capitale roumaine à la fin du XIXe siècle, le siècle de la joie de vivre, où l'on croyait fermement à l'avenir et aux progrès de la science. Un compte à rebours, en treize journées trépidantes, avant le réveillon du 31 décembre 1897. Historique, fantastique, policier : Ioana Pârvulescu tire habilement tous ces fils, tissant le passé avec le présent, l’Histoire avec la fiction, dans un roman savoureux et pétillant. Prix de l’Union européenne pour la littérature (2013) Traduit du roumain par Marily Le Nir Ioana Pârvulescu, née en 1960, enseigne la littérature à l'université de Bucarest. Elle a écrit plusieurs essais sur la vie quotidienne aux XIXe et XXe siècles et a beaucoup pratiqué le journalisme littéraire. Son premier roman, La vie commence vendredi, est traduit dans une dizaine de langues européennes. Marily Le Nir, professeur de langues vivantes, se consacre depuis près de vingt-cinq ans à la littérature roumaine : elle a traduit, entre autres, Gabriela Adameşteanu, Florina Ilis, Norman Manea, Nicolae Steinhardt, Eugen Uricaru.

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