La Vie et les agissements d'Ilie Cazane : Quand le fantastique défie la Securitate

Monica Salvan - 20.02.2014

Livre - Roumanie - cinéma roumain - Absurde


« Vous lisez quoi ? » « Un livre sur la période stalinienne en Roumanie. » « …Et ça vous fait rire ? » De nombreuses versions de ce dialogue ont dû réellement avoir lieu à la lecture du roman La Vie et les agissements d'Ilie Cazane. Une hilarité incompréhensible à première vue, quand on sait qu'il s'agit d'une époque extrêmement violente, qui prétendait modeler l'homme nouveau tout en écrasant l'individu réel. Razvan Radulescu a choisi le rire pour faire éclater en mille morceaux la bulle de l'idéologie totalitaire. Un véritable tour de force : des épisodes dramatiques sont constamment détournés par un traitement ironique.

 

Mais tout d'abord, qui est le personnage principal de ce roman ? Le lecteur est dans l'impossibilité de le dire. Tout commence avec Ilie Cazane le père (il existe également un Ilie Cazane le fils), un drôle de personnage : séduisant, voire charismatique, il se fait remarquer partout où il passe. A Bucarest, il est le chouchou des gérants de bars et restaurants, qui lui offrent à manger et à boire à crédit. Cela relève du miracle dans la Roumanie des années 50, où une telle largesse avec les biens du peuple équivaut à risquer son poste et sa liberté. Dans le village moldave où il décide d'emménager avec Georgeta, une paysanne rencontrée par hasard et épousée à la hâte, il étonne tout le monde par les récoltes exceptionnelles qu'il obtient. Tout pousse avec facilité et atteint des dimensions déconcertantes : les tomates d'Ilie Cazane ont la taille des courges… Mais le conte de fées s'arrête là. La jalousie de certains villageois le conduit tout droit dans les bureaux de la milice politique, la fameuse Securitate, où Ilie Cazane est sommé d'avouer le secret de ses cultures. Aucun résultat exceptionnel ne peut être obtenu à l'insu du Parti.

 

Sauf que le personnage n'a rien à avouer : aucun engrais secret, aucune poudre dissimulée. Mais comment arrêter l'engrenage répressif une fois qu'il est lancé ? Précisons d'emblée qu'Ilie Cazane n'a rien d'un souffre-douleur, bien au contraire : si cet homme utilise ses dons surnaturels de façon plutôt bonhomme, quelques indices suggèrent cependant qu'il est un protégé du diable sinon son proche parent… Ainsi averti, le lecteur n'est pas mécontent de voir le colonel Chirita s'attaquer à une telle « victime ». La première scène d'interrogatoire s'ouvre par un moment comique : le colonel rate trois fois de suite un exercice qu'il exécutait auparavant avec beaucoup d'assurance, faire atterrir son chapeau sur un porte-manteau.

 

La présence d'éléments fantastiques (entre autres, Ilie Cazane a le don de connaître l'avenir) désamorce la brutalité des scènes de torture, qui comportent cependant des épisodes d'une grande cruauté. L'absurde de l'enquête est à son comble lorsque le colonel, au bout de quelques mois d'acharnement, obtient la preuve irréfutable que l'accusé ne ment pas. Comme pour défier les agents de la Securitate, une graine de tomate pourrie plantée en hiver dans de la mauvaise terre, au mépris de toutes les lois naturelles, suffit à Ilie Cazane pour obtenir des tomates géantes…

 

Le romancier nous donne parfois accès à la psychologie de ses personnages par une mise en page décomplexée. Juste avant l'enquête, les pensées du colonel Chirita et de son subordonné Preda se déroulent en parallèle, sur deux colonnes. On apprend ainsi que l'assistant de Chirita n'est pas seulement un émule zélé dans l'exécution du mal mais aussi quelqu'un qui aspire secrètement à évincer son chef pour occuper son poste. Mis en page sur deux colonnes également, le témoignage d'Ilie Cazane lors de l'interrogatoire illustre le caractère inaudible de la parole individuelle face aux institutions oppressives : les réponses proprement-dites de l'enquêté sont converties en une auto-dénonciation stéréotypée, un joyau de langue de bois. La mention d'un protecteur y est précédée par le qualificatif « traitre », tandis que les années de formation sont « des restes de l'éducation petit bourgeoise ».

 

Dans le même esprit ironique, l'auteur passe sous silence une scène de torture lorsque la violence des jurons fait place à la brutalité physique. Un grand espace blanc suffit pour nous faire imaginer Chirita à l'œuvre. Un paragraphe plus loin, le texte reprend par une pirouette humoristique : le colonel fatigué est invité à se reposer… Le côté très visuel de certains épisodes, de même que le « montage » bien particulier des scènes, rappellent indéniablement l'empreinte du scénariste Razvan Radulescu, qui a participé à l'écriture de plusieurs films de la nouvelle vague du cinéma roumain. Rappelons les très remarqués Mère et fils de Calin Peter Netzer (Ours d'or du meilleur film à Berlin en 2013) et 4 mois, 3 semaines 2 jours de Cristian Mungiu, Palme d'or à Cannes en 2007.

 

Est-ce Ilie Cazane le père qui donne son nom au roman ? Ou alors sont-ce le père et le fils ? Une drôle d'hagiographie, car les deux personnages, bien sympathiques par ailleurs, ont des traits et des pouvoirs diaboliques. Le colonel Chirita, dont l'évolution, prise en tenaille entre les deux mystérieux Ilie Cazane, couvre plus de la moitié du roman, est tout autant une figure centrale. Victimes et bourreaux sont intimement liés les uns aux autres. Le colonel, tout occupé à trouver une réponse positiviste à la question « qu'est-ce que l'âme ? », paye ses frissons mystiques par le déclin de sa carrière.

 

Paru en France seize ans après sa publication en Roumanie, La Vie et les agissements d'Ilie Cazane ose aborder avec verve et légèreté une période extrêmement sombre de l'histoire roumaine. A côté de Lucian Dan Teodorovici, auteur de l'excellent roman L'Histoire de Bruno Matei (Gaïa, 2013), Razvan Radulescu fait partie des quelques rares jeunes auteurs qui se sont attelés à la mise en fiction de la période stalinienne en Roumanie. Son deuxième roman, Teodosie cel Mic, récompensé par le Prix de littérature 2010 de l'Union Européenne, paraîtra cette année aux éditions Zulma, toujours dans la traduction de Philippe Loubière.