La vie privée : huis-clos dans une maison du bord de mer

Virginie Troussier - 23.04.2014

Livre - Littérature française - corps - sexualité


Olivier Steiner est sans conteste un écrivain de l'excès, il sonde la vie dans toutes ses extrémités. La première fois que je l'ai lu, je me suis brûlée. Les mots sur la peau. J'avais retenu de sa plume souveraine, aussi puissante que fragile, à elle seule un envoûtement fou, une substance enivrante, que l'écriture pouvait absolument tout provoquer. Il avait réussi à répercuter une certaine apogée dans l'écriture, sans pudeur, jusqu'à ce que le lecteur trouve sa place, jusqu'à ce qu'il soit lui-même secoué, dans un récit hyperbolique, pour en extraire l'essence même de son émotion.

 

Dans La vie privée, son deuxième roman, on sent que l'auteur souhaite aller vers une écriture de plus en plus organique, presque clinique.  Il existe une certaine poésie dans le langage du corps. La tête, le corps, la réalité. Chacun va se débattre à sa façon pour exister. Lorsqu'une de ces entités dérape, la machine se dérègle et c'est là, encore une fois avec Olivier Steiner, que l'écriture peut intervenir. La Vie privée est une autopsie, une auto-autopsie, opérée de son vivant, où il est question d'examiner chaque rouage du désir et du corps, entre lucidité et troubles. Le détachement clinique alterne avec une exaltation de la puissance organique.

 

On retrouve trois personnages. Emile, mort dans la chambre du dessus, et deux hommes qui vont vivre un moment sexuel très intense, un moment qui allie, encore plus qu'ailleurs, deux désirs si naturellement unis : celui de vie, et celui de mort. La prose d'Olivier Steiner s'ingénie à décrire des situations sombres, dures, dans un style où chacun des mots se dispute, dans la même phrase, le droit à la beauté et à la précision. Rien ne nous est épargné dans ce délire de chairs décomposées : l'excitation, mais aussi l'affliction. La stylisation extrême de l'écriture est touchée par cette magie noire. Nous lisons une  juxtaposition de sensations très physiques, auxquelles répondent les descriptions d'extases sexuelles, et des sentiments toujours très liés aux sensations, tout ne fait qu'un avec Olivier Steiner.

 

C'est lorsque l'enfermement psychique se met à avoir des résonances physiologiques que le livre se fait le plus passionnant. Ce que l'on aime avec cet auteur, et plus particulièrement ce livre, c'est l'expérience qui s'enrichit d'un vertige, et qui n'appartient plus seulement à la littérature. C'est ce rapport intime entre l'œuvre et l'existence qui est convoqué, imbriqué à jamais, et qui mérite de dépasser la gêne que le texte peut parfois susciter

 

Car il est surtout question du corps. Le corps, le premier objet saisissable, toujours à portée de la main, le corps-martyre, le corps-complice, le corps-dérobé. Nous n'en finissons jamais avec le corps. Toujours un ultime plaisir, toujours une douleur, un étourdissement, un vertige. Alors nous l'usons à en faire un arc vibrant, une peau tendue sur laquelle pourraient ricocher des pensées clairvoyantes. Le corps est à lui-même sa propre finalité, sa physique aboutie, son vase clos. Il n'a cure de ce qui le surmonte, (la conscience, la bien-pensance), il veut vouloir dans la démesure, dans l'attente d'un sens retrouvé, plus tard lorsque la clairière s'ouvrira à nouveau.

 

Recevoir  un texte c'est d'abord éprouver des affinités électives, les recueillir et en faire le lieu d'une possible efflorescence. Cela se construit grâce à  la sincérité des auteurs, ceux pour qui, aucune concession n'est possible. Ecrire, pour Olivier Steiner, c'est prendre le risque d'accueillir la vie avant la lettre, obsédante et envahissante, et sonder tous les désirs.

 

Dans la vie, on cache. Dans l'écriture, on dévoile. C'est la vie intérieure qu'on aime lire, la vie à se creuser la chair. C'est ce qu'on lira ici. A lui seul, ce texte clinique mais sans froideur, justifierait le voyage littéraire. Mais il y a bien plus à sonder. Car, si le plaisir peut se raconter, si l'histoire peut alimenter le conte,  la souffrance, le doute, la perdition, n'autorisent aucune distraction.

 

Etant, par essence, liés à notre être-jeté, constituant le tremplin de notre déréliction, de notre propre étrangeté au monde, ces sujets ne peuvent émerger qu'à l'aune d'une exigence, d'une élévation. La question fondamentale de ce qu'être-au-monde signifie est ici constamment posée. Vision hallucinée ou innocente d'un réel qui, dérape, se reconfigure selon des esquisses fuyantes, puis semble disparaître afin de mieux renaître dans sa permanente symbolique de finitude, avec son assiégeant sentiment d'angoisse. Et qu'un texte comme celui-ci puisse encore éblouir, c'est bien la preuve que la littérature d'Olivier Steiner est sublime.