La ville absente, Ricardo Piglia

Clément Solym - 02.09.2009

Livre - ville - absente - Ricardo


La Ville Absente est un labyrinthe dont on ressort par surprise, ébloui.

Emboîter le pas de Junior, journaliste d’investigation à Buenos Aires vous entraînera dans sa quête d’une réalité mouvante, à la poursuite d’une machine à raconter le temps. Conservé dans un musée, l’appareil mis au point par l’ingénieur Macedonio présente comme souvent des propriétés imprévues. Loin de traduire des œuvres étrangères, la machine produit son propre récit à partir des éléments du texte d’origine. Objets de spéculations, de contrefaçons, les écrits qu’elle conçoit sont dans la ligne de mire de l’État, qui cherche à l’anéantir.

Progressant en cercles dans l’Argentine de l’après-Perón, le récit s’échafaude autour des monologues successifs de chacun des témoins que Junior rencontre au fil de sa contre-enquête. Tous y vont de leur version et petit à petit, une trame émerge, sans que l’on puisse démêler avec certitude le vrai, du faux. La machine contient-elle l’esprit de l’épouse défunte de son concepteur ? Qui sont les fous ? Les criminels ? Car c’est là l’objet du roman : combien la réalité est un concept virtuel et le langage utilisé pour la décrire, une convention instable.

Au-delà du débat sémantique et philologique, La Ville Absente se pose en manifeste contre l’instrumentalisation du réel par le pouvoir politique. L’intelligence artificielle de la machine, devenue sujet indépendant, menace le monopole étatique sur le critère de réalité. Un enjeu crucial pour la dictature où se situe le roman, puisqu’il assure sa main- mise sur l’esprit des citoyens.

En cela, La Ville Absente se place dans la lignée de 1984, de George Orwell. Si ce n’est que Junior, héritier désigné par son nom même, n’a pas le naïf héroïsme d’un Winston Smith.

Ricardo PIGLIA étaie sa thèse avec une obsessionnelle délicatesse, croisant les références mythologiques et littéraires dans un souci cinématographique du décor. Chaque rencontre est une scène puissamment évocatrice. On sent les vapeurs du gin et la fumée de tabac, le sel des larmes sur la langue et la brume des chutes du Paraná. La quête de Junior nous happe dès les premières pages dans un tourbillon qui laisse étourdi. Mais inutile de résister à la force de ce maelström !

 

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