La Zone du dehors, Alain Damasio

Clément Solym - 19.01.2010

Livre - Zone - Alain - anticipation


Pour échapper au goulag ou à la guillotine, Alain Damasio a délibérément situé l'intrigue de La Zone du dehors cent ans après le 1984 d'Orwell. Il s'agit d'un brûlot d'anticipation anarchiste et contestataire contre les sociétés de contrôle... Non, ne fermez pas votre navigateur car 2084 c'est ici et maintenant !

Après avoir écrit quelques nouvelles, La Zone du dehors est le premier roman d'Alain Damasio. Un « premier jet » de La Zone du dehors est paru en 1999 aux éditions Cylibris. Après le succès critique et public de La Horde du Contrevent (auréolé du Grand Prix de l'Imaginaire 2006), les éditions de La Volte ont publié une version remaniée du texte par son auteur avec un DVD « bonus ». Le texte remanié est disponible au format de poche (FolioSF) depuis octobre dernier. (le site dédié de La Volte)
 
Il s'agit donc d'un roman d’anticipation se situant sur Cerclon, un astéroïde de Saturne en 2084. Sur Cerclon, la population se complaît dans un contrôle Etatique total, sous des airs de social-démocratie. On sent que la lecture de George Orwell a inspiré l'auteur qui tient cependant cette référence à distance raisonnable. On sent dans ce roman de science fiction politique l'influence des textes de Michel Foucault et de Gilles Deleuze.
 
 La Zone du dehors est une diatribe politique, avec un forte valeur didactique (est-ce là un défaut de premier roman, écrit avec fougue et fort documenté, ou ne devrions-nous pas plutôt nous réjouir devant une denrée rare : un récit de science-fiction aux vapeurs d'essai). Nous assistons même à un cours de philosophie, mené par Capt le personnage principal du roman. Ce dernier est membre de La Volte (aucun lien ?), un groupuscule (ré)volutionnaire veut frapper les esprits grâce à des opérations chocs qui visent avant tout la prise de conscience et l'éveil des masses... La conquête du Dehors (au propre comme au figuré). Leur combat ? « S'il faut se battre c'est contre ça : contre la coalition des pouvoirs qui dévitalisent le corps et qui de toute évidence se servent de cette dévitalisation, […] pour nous maintenir dans des existences où sécurité, simplicité, facilité et constance forment les pratiques cardinales de la décadence des instincts. »
 
Alain Damasio, crédit photo
En tant que récit d'anticipation le roman embrasse la désinformation médiatique, la réalité virtuelle, la lutte volutionnaire, l'observation via des tours panoptiques, population identifiée et répertoriée, classes sociales au mérite... C'est aussi dans sa réflexion sur le pouvoir que le texte de Damasio est le plus abouti. A la tête de Cerclon, P déclare : « Il est évident que l'accroissement du conformisme que la consommation induit est pour nous une bénédiction. Le capitalisme est une bénédiction. Et je me figure mal une démocratie de nos jours s'en passer. Imaginez-vous le travail pour un gouvernement ? Imaginez ! Normaliser à un aussi haut degré les comportements ? C'est l'affaire de plusieurs siècles d'éducation, sans évoquer les résistances... Un travail de Titan.»

Un premier roman certes, mais d'une telle puissance suggestive, d'une énorme générosité didactique (insupportable sans doute, si l'on n'aime pas être pris par la main ainsi par l'auteur), le développement de ce monde des extrêmes est remarquable (malgré ses aspects démonstratifs qui peuvent déranger mais auxquels on s'habitue) : ultra-policé mais en définitive... Nullement policé ! Dans lequel votre ami, votre voisin est un flic potentiel. Un contrôle sans visage, car seuls les yeux suffisent.

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