Lambeaux, Charles Juliet

Clément Solym - 17.01.2012

Livre - Roman - Folio - Charles Juliet


Dire l'indicible, écrire le silence,  exprimer avec justesse et sans effusion comment l'ignorance des mots empêche toute communication, nie l'existence, contraint à l'isolement, la solitude, légitime la violence et traduit une douleur et une souffrance immenses, tels sont les propos de ce livre magistral et bouleversant, au style épuré, minutieusement travaillé comme si les mots ne devaient rien trahir, être au plus près d'une réalité où ils n'avaient pourtant pas leur place à l'origine. 

 

Véritable quête identitaire également pour l'auteur qui, de fractures en abîmes renaîtra finalement, grâce à l'écriture et trouvera un apaisement salvateur, une quiétude après l'effroi, le doute et l'angoisse.


La première partie de ce court récit raconte la vie sacrifiée d'une femme. L'utilisation de la deuxième personne du singulier pour l'évoquer, traduit une proximité avec l'auteur, un attachement sensible et place aussi le lecteur de façon directe et sans égards, presque brutalement  au sein d'une vie rude, sans joie ou presque, où la peine, la souffrance et la douleur épuisent et condamnent.


L'auteur, qui n'a jamais connu sa mère, l'honore à travers ses mots, exprime toute la sensibilité qui l'étreignait, le dévouement à ses sœurs, son destin brisé, ses questionnements existentiels qui ne trouveront jamais de réponses, ses grossesses rapprochées qui briseront son énergie et la mèneront à la dépression. 


« Fatigue… épuisement… Epuisement qui te persuade que tu as tort de donner la vie, puisque toute existence est peur, solitude, souffrance, attente vaine, et pour finir enfouissement dans la fosse… » Et cette impossibilité à être entendue des autres, à  lui reconnaître sa détresse. « Je crève, parlez-moi, parlez-moi. Si vous trouviez les mots dont j'ai besoin vous me délivreriez de ce qui m'étouffe ». L'horreur est au bout de cette vie, effroyable et insoutenable. « Tu es morte de faim ».


Un récit dont on ne sort pas indemne. Les mots ciselés, les phrases courtes, incisives nous étreignent, nous pénètrent et nous malmènent, traduisent sans modération la douleur de cette femme, son immense tristesse, sa solitude, sa sensibilité incomprise et malvenue dans un quotidien si rustre et archaïque. Une existence déchirante et tragique, embuée de chagrin dont chaque mot rend compte sans écart, dru et violent. Une épreuve douloureuse pour le lecteur, salvatrice pour l'auteur : « Si ta mère n'avait pas sombré, qui aurais-tu été ? »


La seconde partie du récit est  d'abord un moment de répit. Toujours exprimée avec le « tu » familier que le narrateur adresse à lui-même cette fois-ci, elle rend compte de la vie du narrateur après la mort de sa mère, de son enfance plutôt douce au sein d'une nouvelle famille et près d'une nouvelle mère aimante et tendre même si la peur l'habite sans cesse « La peur a ravagé ton enfance ».  Seulement, l'économie de mots,  («  les mots restent pris dans ta gorge ») la puissance du silence, une fois encore, vont façonner le quotidien austère et l'expression de soi devient  alors difficile, intérieure et torturée, menacée même lorsque l'enfant devient un homme. 


« Tu vis de tels bouleversements, te trouves jeté dans un tel chaos, que bien souvent, tu côtoies la folie ». La recherche de ses origines, la culpabilité du narrateur face à la mort de sa mère le conduiront vers une souffrance terrible qu'en s'efforçant d'écrire il soulagera.


Et ce besoin d'écrire, bientôt vital (« il va régir ton existence ») saura, au fil des années, à force de travail acharné et épuisant, (« tu ne peux ni écrire ni renoncer à l'écriture […] si tu veux avoir chance de vaincre un jour ta confusion, il importe que tu veilles à soigner la précision de ta langue ») guérir les fractures et permettre d'être enfin soi-même sans honte ni peur, d'atteindre cet état de plénitude, d'apaisement (« trouver la lumière »).


Se comprendre enfin, par les mots et réhabiliter de surcroît ses deux mères, « l'esseulée et la vaillante, l'étouffée et la valeureuse, la jetée-dans-la-fosse et la toute-donnée » qui, sans les posséder, ces mots, n'ont pu réellement s'épanouir, se libérer. Leur donner la parole, enfin et renaître.