Le bal au Kremlin : Malaparte au coeur de la bonne société soviétique

Xavier S. Thomann - 11.10.2013

Livre - Malaparte - URSS - Moscou


L'écrivain italien Curzio Malaparte est connu pour ses romans La Peau et Kaputt. Ce sont ses deux oeuvres retenues par l'histoire littéraire. Pourtant, sa vie durant, Malaparte n'a pas chômé et a écrit de nombreux autres textes, parmi lesquels ce Bal au Kremlin. Un titre pas tout à fait métaphorique, puisqu'il y est question des soirées mondaines dans l'URSS des années 1930 et de la société de Happy Few qui les composait. Ce texte tient à la fois du texte littéraire, du témoignage historique et de la chronique mondaine.

 

Quand l'homme de Lettres se rend dans l'URSS de Staline, il s'attendait à tout sauf à ça. « J'étais en effet arrivé à Moscou avec la certitude d'y trouver le pouvoir aux mains d'une classe issue du peuple, dure, intransigeante, puritaine, de ce puritanisme marxiste si proche du puritanisme calviniste, où seuls importeraient les mérites révolutionnaires et la fidélité à la théorie marxiste. » C'est donc non sans un certain dégoût qu'il constate que la réalité est très loin de cet idéal en forme d'image d'Épinal. 

 

Sitôt arrivé, il s'immisce dans l'élite locale, parcourant les soirées au théâtre ou dans les ambassades occidentales. Il prend de notes sur les situations dont il est le témoin et croque les personnages rencontrés. Il découvre une société mondaine qui se préoccupe moins du plan quinquennal que des dernières robes venues de Paris. Mais surtout, il constate avec amertume que cette nouvelle élite vit dans l'ombre des courtisans du Tsar. 

 

La nouvelle « noblesse » cherche à imiter celle qui l'a précédée. Cette ancienne noblesse, celle du Tsar, vend désormais ses objets de valeur sur les marchés (la rencontre entre Malaparte et le prince Lvov, le dernier président de la douma en 1917, vaut assurément le détour) tandis que les « parvenus » et autres « arrivistes » écument les réceptions à l'affût des ragots. En d'autres termes, la Révolution a laissé la place à la corruption des esprits et des moeurs. 

 

Ce n'est que plus tard, après la Seconde Guerre Mondiale qu'il va tenter de tout mettre au propre, sans toutefois y parvenir. C'est donc un livre inachevé auquel nous avons affaire ici, mais cela n'enlève à son mordant et sa perspicacité. Malaparte utilise sa désillusion pour brosser un portrait sans concession et diablement efficace de la haute société soviétique. 

 

 

Il en profite pour glisser quelques remarques plus générales sur l'état du monde. Et ce, toujours avec le plus grand esprit. En témoigne cet avertissement qui conclut les premières pages : « Aux hommes libres de notre temps il ne reste plus bien longtemps pour rire ». 

 

 

Ce que l'on appréciera avant tout, c'est la clarté du chroniqueur qui n'y va jamais par quatre chemins. Il parle ainsi de la société de Moscou comme d'un « miroir qui singe la société européenne mais qui est dominée par la peur. » Bref, il ne cache jamais son mépris, toujours brillant, pour l'aristocratie rouge.

 

Même Lénine, dont il va visiter le tombeau, n'est plus qu'une « momie sinistre » et vide de sens, tant il est davantage question de divertissement que de progrès social. Il quittera la ville profondément désabusé (au demeurant, il ne fut pas le seul, mais pas forcément pour les mêmes raisons). « Je n'étais pas du tout allé à Moscou pour me divertir. Pourtant, que pouvais-je faire d'autre que me divertir ? Cette société de parvenus corrompus et ambitieux entendait profiter de son pouvoir. Qu'elle danse donc et s'amuse comme elle veut ! »