Le bal des vipères, Horacio Castellanos Moya

Clément Solym - 02.05.2008

Livre - bal - viperes - Horacio


Avez-vous jamais rêvé de Meduse (ou Gorgo) ? Si, cette créature mythologique aux cheveux de vipères qui pétrifiait de son regard d’acier les héros trop téméraires – et surtout passablement décérébrés – qui s’approchaient de son antre. Sauf le dernier en date, dont le nom m’échappe pour le moment, et que j’ai la flemme de chercher sur Wikipédia, qui lui fit le coup qui rendra célèbre la sorcière de Blanche-Neige : Miroir, mon beau miroir, dis-moi que je suis la plus belle.

Bref, les vipères, ça ne manque pas de charme, au contraire des hérissons qui ne manquent, eux, pas de piquant. Jacinto n’ignore probablement toute la justesse de ces brillantes réflexions liminaires, lorsqu’il rencontre Eduardo Sosa. Alors que le premier vit dans sa Chevrolet, le second est étudiant en sociologie, autant dire chômeur en devenir. Ou est-ce déjà le cas. Et Jacinto le fascine, lui qui vit chez sa sœur. Que cache-t-il dans sa Chevrolet impudiquement garée depuis plusieurs semaines à la même place ? Il n’existe qu’une seule chose pour le découvrir : prendre la place de Jacinto. Ce qui s’avère fort simple, la carotide de Jacinto n’opposant qu’une résistance symbolique lorsque la lame d’Eduardo lui tranche la gorge…

Et là, tout le monde s’accroche, la Terre va connaître le plus grand bouleversement depuis la disparition des dinosaures ou l’élection de Valérie Giscard d’Estaing. Deux faits qui n’ont aucun rapport l’un avec l’autre, en dépit de leur rapprochement syntaxique.

Eduardo effectue progressivement sa mutation pour entrer dans la peau d'un Jacinto dont il ignore tout, pour le modeler à l'image qu'il s'en fait. Accepté par Loli, Beti, Velntina et Carmela, il domestiquera les vipères au point qu'elles lui répondent quand il s'adresse à elles.

Peut alors commencer une virée dans la ville : une version ophidienne du joueur de flûte, où Eduardo en passe de devenir Jacinto, de créer sa propre imago de Jacinto va parcourir les rues, rencontrer la famille que Jacinto a abandonnée... et répandre dans la ville un chaos fantastique. Tout cela part d'une bonne intention cependant, n'ayez aucun doute à ce sujet.

Il répand la mort, devancé par ses quatre cavalières de l'Apocalypse, met la ville à feu et à sang, menace le président et le gouvernement du pays. Devenu le démon Jacinto, il se repait de cette désolation, qu'il n'a pas vraiment souhaitée, mais bon, on ne va pas se plaindre qu'il y ait un peu d'agitation. Le bal des vipères a commencé, et leur langue bifide joue une mélodie mortelle aux oreilles des concitoyens.

Tragie-comédie en quatre actes, roman halluciné ou crise de délire, voilà l'incontournable qui serpente et rampe silencieusement dans le panorama éditorial. Drôle, rapide à couper le souffle, soutenu par une traduction excellente (respect à Roberto Amutio...), voilà bien le livre à se procurer quand on aime tout ce qui est hors-norme.

Pour n'en révéler qu'une once, on vous raconterait bien cette scène de Sabbat où Jacinto s'accouple – littéralement – avec les vipères, au beau milieu d'une fourrière, après leur avoir donné à lécher un peu de cocaïne. Tout simplement. Et voilà qui donne une idée assez nette de totue l'originalité dont Horacio Castellanos Moya fait étalage. Roman fou, quête initiatique d'un étudiant en mal d'existence, Orphée à qui il ne manque que la lyre pour se rendre chez Hadès et s'apercevoir qu'il n'y a nulle Eurydice à sauver. Mais puisque l'on est là, autant profiter, non ?

Le découpage en quatre temps, durant lesquels on suit Jacinto, puis la police désoeuvrée, desemparée, enfin une journaliste, Rita, avant de revenir à Jacinto, multiplie les points de vue sur une situation qui échappe à tout contrôle. Rocambolesque et pétrie de bouffées délirantes.

Du quintet, évoluant vers le quatuor, à la mort de Valentina, qui, agrémentée de marie-juana, fera une excellente soupe, un breuvage mystique et magique, leur épopée en centre ville, et dans les bas-fonds d'une cité endormie vous embarque dans un autre monde. Plus besoin de quatrième dimension : Moya vous ouvre sa dimension. Où tout ne peut pas arriver. Où tout arrive. Surtout l'improbable.