Le bateau, Nam Le

Clément Solym - 04.03.2010

Livre - bateau - Nam - Le


Ici point de bateau qui coule, de pêche à la baleine, ni même de quarantaine. Nam Le invite sur son bateau ceux dont on ne parle pas (assez). Découverte d'un jeune auteur Vietnamien (encensé par la presse étrangère) qui, en 7 nouvelles seulement, parvient à nous mettre l'eau à la bouche, dans l'attente d'un premier roman...

La première nouvelle de ce recueil, L'amour, l'honneur, la pitié, l'orgueil (les vérités essentielles sur lesquelles il faut écrire selon Faulkner) semble largement autobiographique. Une bonne partie raconte en effet les difficultés rencontrées face à l'écriture de Nam (qui confesse au passage un petit faible pour le whisky). La relation père-fils est particulièrement développée. Le père Ba, dit à son fils au sujet des lecteurs « Ils applaudiront et ils oublieront. » (p.37) Ba conte son expérience de la guerre du Vietnam. Ce thème est a nouveau repris dans la nouvelle qui clôt le recueil éponyme, Le Bateau.

Il est également question des thèmes abordés dans les nouvelles à venir dès L'amour, l'honneur, la pitié, l'orgueil. Les proches de l'auteur s'expriment au sujet des thèmes abordés dans Le bateau. « Tu pourrais exploiter à fond le filon vietnamien. Au lieu de quoi tu préfères écrire sur les goules lesbiennes, des tueurs colombiens, des orphelins d'Hiroshima – sans oublier les peintres new-yorkais et leurs hémorroïdes. »
Nam Le
Oui, il est bien question d'hémorroïdes dans la nouvelle Revoir Elise. C'est même plus grave que cela. Un peintre néo-figuratif, Henry Luff apprend qu'il est atteint d'un cancer du côlon. Il veut à tout prix rencontrer sa fille, une violoncelliste prodige, avant que la maladie ne l'emporte. Elle n'est pas au courant de sa maladie et refuse de voir Henry. Dans cette nouvelle, Nam Le excelle ; il nous donne la nausée, le mal de mer et parvient à nous faire ressentir physiquement le mal être et la douleur de son personnage. Une des grandes réussites de ce recueil.

Chaque nouvelle explore des régions différentes du globe (Téhéran, Medellin, Hiroshima, Australie) et des desseins de personnages qui semblent partager seulement l'attention de Nam Le ! Chaque nouvelle a sa propre autonomie et l'auteur se régale à narrer cet excédent de vie et d'émotions, ces ressacs qui précèdent une chute irrémédiable, un changement de vie radical, une rupture... Le livre se termine même de manière optimiste avec un bateau fuyant avec réussite le Vietnam en guerre.

Le Bateau n'échappe pas à quelques coups de mou imputables aux débuts littéraires de Le. Ainsi, dans Cartagena, une nouvelle qui ne présente pas la violence des quartiers de Medellin de manière très originale, la singularité se situe davantage au niveau de la langue, d'une narration éclatée, comptant de nombreux personnages, de multiples ramifications. De même, la nouvelle Halflead Bay dégouline un peu trop de candeur sirupeuse et reste un peu trop en surface par rapport aux plongeons sans fond de Nam Le.

Dans la nouvelle Ici à Téhéran, le talent de Nam Le fait mouche, à nouveau. Sarah Middleton, une avocate (comme l'auteur) se rend à Téhéran pour fuir un homme. Ce qui montre d'ailleurs toute la superficialité de cette femme se rendant en Iran pour fuir un/des homme(s) pendant Ashura ! Elle retrouve à Téhéran une activiste politique qui anime une émission de radio, Parvin. On retrouve la capacité de Nam Le à planter un décor en quelques phrases, quelques mots. Une femme symbolise le monde occidental et l'autre le monde oriental, leurs univers radicalement différents s'entrechoquent.

Sans doute est-ce bien là le véritable moteur de Nam Le : les cultures, les habitus, les identités fortes et parfois impénétrables qui pullulent aux 4 coins du globe et qui cohabitent (seulement). On a hâte de lire la réunion de ces points de vue dans le futur roman du très prometteur Nam Le. En attendant, ce recueil est tellement riche et varié que chaque lecteur peut y être sensible... Revers de la médaille : Il semble difficile d'adhérer à sa totalité. Qu'importe, on ne peut rester de marbre devant les envolées de Nam Le.

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