Le Bateau-usine, Kobayashi Takiji

Clément Solym - 27.11.2009

Livre - bateau - usine - Kobayashi


Avant même de commencer, précisons que le crabe fait partie de mes fruits de mer favoris et que ce livre, daté de 1929 est de nouveau (très bien) traduit en français. J'ignore si l'une et l'autre des informations sont corrélées, mais il m'apparaissait indispensable de vous en faire part. Surtout pour le crabe.

Un bateau-usine, c'est une sorte de galère moderne, où l'on aurait échangé les esclaves rameurs par des esclaves travailleurs sous-payés, vivant dans des conditions misérables. On recrute tout ce qui passe en séduisant avec un bon salaire, pour finalement asservir ces pêcheurs de l'extrême. Car il faut produire et engranger pour rivaliser contre l'URSS. Sur une coque de noix délabrées, on part pour des mers situées entre l'archipel nippon et les côtes russes, bravant les tempêtes. Et si d'ordinaire une chaloupe disparaît avec ses hommes, il est plus important de récupérer cette dernière que ces derniers.

À son bord, un intendant, représentant les intérêts de la compagnie propriétaire du bateau. Rompu à tout ce qui se fait de maltraitance et tortures physiques ou morales, seule la productivité le motive. Alors, on menace de brûler au tison ardent ceux qui manquent à leur rôle, et l'on récompense les bons travailleurs. Tempêtes, riz dur parce que mal cuit, puces et poux, journées harassantes, on s'immerge dans un monde implacable, où la vie compte moins que la compagnie.

Kobayashi Takiji
En face, les Russes. Contre qui l'on se bat pour produire plus. Et dont on dénonce la propagande communiste, dangereuse autant que vicieuse. Ne pas céder à leurs paroles séductrices : elles nuisent à l'intérêt du pays. Et corrompent l'âme. Travaillez, prenez de la peine, c'est votre existence qui compte le moins...

Si en France, on ignore ou méconnaît l'importance de Kobayashi dans la littérature japonaise, il mérite que l'on rappelle un ou deux points à son sujet. D'abord, il est mort torturé par la police à 29 ans. Nous sommes en 1933. Depuis, il aura connu des adaptations en pagaille, et surtout une postérité immense. Car Kanikôsen, le Bâteau-usine, c'est un manifeste pour le prolétariat, dénonçant des conditions de travail humiliantes, autant que l'esclavage moderne de cette époque.

La foule des pêcheurs est privée de nom, même le capitaine n'est désigné que par sa fonction – homme de paille, finalement – et au milieu d'eux, l'intendant, seul à exister. Despote tyrannique, il incarne toute une dimension d'un capitalisme dévoré par l'ambition et la réussite, qui n'hésitera pas une seconde à exploiter jusqu'au dernier souffle de vie. Tant qu'y d'la vie, y'a d'l'argent à se faire.

Nul doute qu'un Malraux écrivant sa Condition humaine ou plus éloigné peut-être, la Voie royale aurait pu avoir à l'esprit ce livre. On y retrouve la misère, la solitude, mais aussi la volonté d'union et de révolte. Car c'est dans ce regroupement et dans la violence que la volonté brisée se meut en force...

Pour ne rien vous cacher, c'est typiquement le genre de livre qui m'insupporte. Non que je sois insensible à la misère ou la détresse (encore que...). Ça tient à la perspective historique, autant qu'au texte dans sa forme (attention, c'est très bien traduit, hein, juste que cette traduction ne me plaît pas : c'est un peu froid et dur, comme langue, et assez revêche). Et puis, les histoires de bateau et de mer, je les préfère avec des pirates ou encore quand c'est Hemingway qui les raconte.

Cela n'enlève rien à la force du texte et moins encore à sa triste beauté, au contraire peut-être. Un monde noir et dur, où les perspectives sont minces, et l'espoir réduit à peau de chagrin. Travailler pour mourir, ou se débattre en risquant de mourir... L'alternative n'est pas évidente.

Le bateau-usine, c'est le livre que tout membre du MEDEF devrait avoir lu. Ou qu'on devrait leur imposer.



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