Le bonheur n'est pas un sport de jeune fille : thalasso en Bretagne

Orianne Papin - 13.05.2014

Livre - roman choral - secrets de famille - littérature française


 

Venez passer un week-end prolongé dans un centre de thalassothérapie de luxe en Bretagne : à défaut de détente, les émotions fortes sont garanties. Après avoir été accueillis par le prévenant réceptionniste Cyril, vous ne manquerez pas d'y croiser Guillemette, masseuse de 22 ans qui porte un lourd secret de famille, Marion et Thomas, couple parisien venu raviver la flamme après la naissance de leur troisième enfant, ainsi que Mona, charmante veuve septuagénaire, perles au cou et fils aux basques, à lui quémander sans trêve de l'argent à investir dans son entreprise. 

 

Il se pourrait aussi que vous aperceviez la touchante Claudine, caissière, épouse et mère dévouée à plein temps, qui se retrouve propulsée pour la première fois de sa vie dans un monde aux antipodes de sa morne routine grâce à un prix offert par les yaourts « La Laitière ». Il sera enfin impossible de ne pas voir ou entendre hurler l'odieuse mademoiselle Iris, qui a choisi la sphère des affaires plutôt que de surmonter sa phobie haineuse des autres, auxquels elle fait chèrement payer la moindre de ses frustrations.

 

       Dans ce récit à la troisième personne, la focalisation saute constamment d'un personnage à l'autre – par l'entremise d'un motif, d'un lieu ou du regard souvent défiant de l'un sur l'autre –, pour nous faire découvrir pas à pas le quotidien, les blessures fondatrices, les cauchemars et les renoncements de chacun.

 

Au fil des pages se décline la thématique de la difficile conciliation entre les aspirations individuelles et la relation à autrui, des interactions humaines dans toute leur complexité, entre enrichissement et concession : « Elle se prépare à son grand numéro d'équilibriste : ne pas perdre ce qu'elle avait. Ne pas perdre ce qu'elle vient de trouver » (p. 366). Comment renouer avec ses désirs, apprendre à les dire, tout en n'abîmant pas ses liens aux autres ? Comment trouver un équilibre entre respect de soi et attention à autrui, carrière et vie de famille ? Comment accueillir avec empathie ou bienveillance les choix de l'autre, « sa réalité » (p. 34 et 51), même lorsqu'ils provoquent en nous des insatisfactions voire des maux indicibles ?

 

C'est aussi le rapport à soi-même qui est sans cesse sondé, dans cette éprouvante reconquête, ce retour à la nature, au sein d'un écosystème où l'essence de chacun entre en résonance avec son environnement tout entier. Il s'agira alors d'aller jusqu'à s'avouer et vivre avec les émotions les plus taboues, telles que la rivalité envers une sœur ou encore la préférence pour un enfant au détriment de l'autre.

 

La corporalité se dit, dans toute sa précarité, morcelée, « désempilée » (p. 97) par de récurrentes métonymies : « ces bouts d'épiderme qui prennent le large » (p. 37), « cet amas de molécules » (p. 138). Les autres sont des « formes », des « ombres », en particulier Claudine, « ce truc rose » (p. 72), qui ne cessera d'être dépersonnifiée par ses semblables haut de gamme. Le corps, bien loin de n'être qu'une enveloppe accessoire, se fait signe tangible de l'appartenance socioculturelle, des épreuves du passé, des choix de vie – comme celui de la maternité, sujet central du roman – et même des hontes enfuies depuis des décennies. C'est le corps qui finira par lever le voile sur les non-dits – par des déformations osseuses, malaises, attaques, ulcères – et seules les personnes acceptant l'introspection parviendront à percevoir le signal à temps. Pourtant, il ne serait jamais trop tard pour changer le cours de sa vie, pour la reprendre en main tout en apprenant paradoxalement le lâcher-prise.  

 

            Derrière des constantes narratives comme la métaphore maritime ou la personnification des éléments naturels, les registres littéraires sont tous convoqués : une toile de fond tragique, une forte dose de comique, une pointe de lyrisme et d'épique ainsi qu'un dénouement qui, peut-être avec maladresse, tend vers le fantastique. Mais c'est surtout une délicieuse théâtralité qui domine l'ensemble, par un usage fréquent des discours rapportés et surtout par la présence très marquée du comique de situation.

 

Ce texte réinvestit, pour notre plus grand plaisir, les ressorts du théâtre de Boulevard : quiproquos en série, méprises sur les personnes et sur les intentions, chutes, intervention incessante des pompiers, diagnostics erronés, échappées par la fenêtre, exhibitionnisme involontaire, huis clos imposé entre ennemis, scènes de reconnaissance, amants et prostitués fantasmés ou encore coup de foudre inattendu. Le burlesque jaillit même par endroits : « Alors qu'il danse à l'envers dans l'encadrement de sa fenêtre, bite à l'air, tête renversée, elle décide qu'elle l'aime » (p. 105).

 

C'est dans ce joyeux univers du tout possible que la rencontre avec l'autre, la nature et soi-même va se jouer, et le registre merveilleux pourrait même poindre à son tour, en une allégorie de l'espoir : dans un monde où les poissons tombent du ciel, ne sommes-nous pas en droit de croire encore en nos rêves les plus fous ?