Le cœur du pélican : la rage de vaincre du coureur à pied

Cécile Pellerin - 23.02.2015

Livre - Littérature française - course à pied - couple


Si votre temps libre se partage entre la course à pied et la lecture, ce livre est idéalement fait pour vous. Si votre temps libre n'admet rien d'autre ou presque que la lecture, le livre vous plaira encore. Si c'est la course à pied qui vous anime, alors peut-être lui préférerez-vous les pistes du stade proche de chez vous ou les chemins de halage. Quoi que ?

 

Il y a dans ce roman tonique et sans ménagement, toute la rage d'un coureur à pied prêt à dépasser ses limites ; le bruit du souffle trop court, la lourdeur des foulées après le 30ème kilomètre, les douleurs de crampes aux mollets, les gouttes de sueur qu'on ne retient plus et qui piquent les yeux, la sensation de fatigue dans tous les muscles, le mental qui vacille soudain et la hargne de vaincre, quoi qu'il advienne, jusqu'au bout.

 

Bref, une force pénétrante et expressive, très énergique (énergisante aussi) et une intensité de rythme proche de la sensation physique, capables de rivaliser avec l'effort sportif du coureur à pied, voire même de libérer une production d'endorphines.

 

C'est clair, va y avoir du sport ! Alors, soyez prêt… Partez ! Les mots sont parfois violents, les phrases semées d'embûches, féroces et cruelles mais  toujours directes et percutantes; elles montrent la voie de la  colère, de la mélancolie, de la médiocrité à travers une narration inédite, où le passé interpénètre le présent sans rupture, où les voix sont plurielles, toujours  plus vives, plus rapides, plus incontrôlables, plus libérées et laissent le lecteur, au final, abasourdi, vidé comme après l'effort.

 

Anthime ne court plus depuis bien longtemps. Marié, deux enfants, avachi, le ventre bedonnant, pantalon de survêtement et polo jaunâtre,  il est davantage préoccupé par l'aménagement de sa terrasse que par toute activité sportive. Joanna, son épouse est une ancienne du lycée et une voisine d'enfance. Une rencontre ni fortuite, ni amoureuse. "Anthime est l'homme de ma vie. Je n'étais pas la femme de la sienne".

 

Dans un souci d'intégration et de reconnaissance, Anthime est devenu un brillant coureur, malgré lui, un exemple à suivre. "Il faisait la loi dans sa classe, dans sa cour, dans son collège". Jusqu'à la chute, la blessure qui le mettent à terre, déterminent son existence à venir, l'éloignent de Béatrice, celle qu'il désire par-dessus-tout et de sa sœur Hélèna, avec laquelle il entretient une relation fusionnelle.

  

Le voilà  ainsi prisonnier de sa vie, d'une "minuscule réussite sociale", un type moyen enfoncé dans un "monde de graisse, de sucre, d'immobilité." Jusqu'au jour où il assiste à l'enterrement de son entraîneur et, aussi brusque que cela puisse paraître, se réveille, renoue avec le sport, avec sa sœur et avec ses rêves.

 

Un roman surprenant, d'une précision étonnante, réellement bien documentée lorsqu'il s'agit d'évoquer la course à pied, les entraînements, les souffrances du corps, l'obstination, l'envie de gagner, d'atteindre la gloire et tout aussi juste pour exprimer les émotions après la chute ou la défaite.

 

Incisif et féroce également lorsqu'il pénètre les classes moyennes, les lotissements ruraux, "des maisons modernes, aux murs blancs, à la pelouse verte, aux enfants sages",  presque dérangeant lorsqu'il décrit l'intimité du couple. "Ils ont vécu plus de deux décennies ensemble et leurs corps se détestaient. Joanna a sauvé Anthime de son échec, Anthime a sauvé Joanna de sa timidité. Ils se doivent tout ; pourtant ils ne se sont rien donné."  

 

Un livre cruel, d'un discernement implacable lorsqu'il évoque le couple et ses frustrations notamment ;  tellement proche finalement  d'une vérité que chacun tente d'étouffer lâchement, qu'il indispose, rend les sourires amers et contrits, perturbe sensiblement.

 

L'écriture exaltée, dont on voudrait pouvoir se souvenir de nombreuses phrases tant elles résonnent avec justesse, frappe comme une gifle inattendue mais, hélas, toute légitime.