Le “cœur giflé à la naissance” : la grande épopée d'un enfant minuscule

Clémence Holstein - 23.03.2018

Livre - Vie minuscule Philippe Krhajac - enfance errance abandon - enfance fureur de vivre


Un roman initiatique à l'écriture fluide et happante de vérité humaine. Philippe Krhajac nous emmène avec Une vie minuscule au travers de l'enfance et la jeunesse d'un déraciné. Attention ! Objet littéraire non-identifié.

 


 

Un visage qui se transformerait, un visage de tout petit, les yeux écarquillés décryptant les arcanes de l'univers bouche bée. Puis celui d'un grand enfant que la douleur gifle brutalement ; déçu, il se tient la joue, incrédule, les yeux tristes et plus prudents peu à peu. Un visage d'adolescent aux sourcils sévères, les yeux loin derrière enfoncés dans leurs orbites, les lèvres serrées et hargneuses ; puis celui de l'adulte qui s'ouvre sur l'horizon.
 

Un roman initiatique, sans aucun doute. La découverte du monde. La découverte solitaire et, puis de moins en moins, du monde et de soi, l'un n'allant pas sans l'autre. Fidélité à cet entremêlement des découvertes qui font grandir le personnage. Et aussi, fidélité et justesse de l'expression qui conte le petit Phérial : le style sert ici l'intériorité de chaque âge de la vie et nous plonge au cœur de cet être qui se construit à mains nues. Le langage se construit parallèlement jusqu'à la complexité et la poésie classiques de l'adulte. Même si la poésie enfantine est à l'honneur dans la première partie de l'ouvrage.

 

Il ne s'agit ni d'un roman d'horreur, ni d'un roman noir, ni d'un roman à suspens, à proprement parler. Pourtant, il est bien un ouvrage de l'angoisse. Elle est là, dite, répétée, comme un fil rouge qui serait peut-être, paradoxalement, la chose la plus sûre et stable de la vie de Phérial. Ce qui le définit ?

En partie, oui, et cela rythme sa vie et ses errances. Des attentes que le lecteur vit, non seulement en s'identifiant au personnage, mais aussi depuis sa place de lecteur. Car celui qui lit sent intuitivement que le couperet doit tomber à un moment ou un autre. L'écriture de Philippe Krhajac nourrit ce suspens sans thriller et tient en haleine. Il écrit l'attente et l'angoisse, inscrites en filigrane dans la structure même du récit.
 

On pourrait évoquer une histoire de la violence. Pas la violence que l'on nomme telle aujourd'hui, agie, visible, tonitruante. La violence du silence des autres, de leur absence, la violence de leur non-amour, la violence du manque et du trop-plein. La béance glacée et traumatisée qui se creuse au long des ans. Pas de mièvreries pourtant dans cette écriture. Jamais de sentimentalisme, mais de l'humour et de la cruauté, plus touchants que toute jérémiade politiquement correcte. Un véritable exercice d'équilibriste pour l'auteur, comme pour son personnage, que de sortir intègre de ce jeu dangereux.

 

On soulignera de très beaux passages sur les deux éléments salvateurs de Phérial : la nature, ses arbres protecteurs et son eau berceuse, et sa relation à trois femmes providentielles. La nature et ces trois femmes, dans la quête secrète et ineffable d'une mère, apaisent l'enfant perdu. Un bel hommage est ici fait à ces femmes et à leur bienveillance. Des femmes qui acceptent de dépasser les limites censées borner leur action et réguler la société. Elles osent, et Phérial peut-être, leur doit la vie.

 

Précisément, il est aussi question de société, et de la place de l'enfant de l'Assistance Publique, ou tout simplement de l'être sans racines. L'enfant non inscrit, volant. On se dit que de nos jours, l'Aide Sociale à l'Enfance n'est plus de ce ressort, que ce sont des histoires d'un autre temps. Révolu bien heureusement, disent les voix bien-pensantes.

Révolu vraiment ? L'on peut en douter et s'interroger sur ce que nous raconte ce livre de l'enfant abandonné, placé, livré de main en main qui n'est certainement pas révolu, lui.

Ou comment notre société si libre et tolérante regarde ces enfants-là et ne les comprend toujours pas, dans tous les sens du terme.

 

On referme le livre, et dans la contemplation de la couverture, l'on se demande si ce n'est pas, en réalité, un témoignage de l'auteur que l'on vient de lire là. Tant il est juste.

 

 

Philippe Krhajac, Une vie minuscule - Éditions Flammarion – 9782081412699 – 19,90€
 




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