Le canapé rouge, Michèle Lesbre

Clément Solym - 21.05.2008

Livre - canape - rouge - Lesbre


Dans cette espèce de tortillard qui la bringuebale vers les rives du Baïkal où elle espère retrouver Gyl dont elle n’a plus de nouvelles depuis maintenant trop longtemps, Anne songe aussi à Clémence, sa voisine, qu’elle a laissée à Paris dans cet appartement un étage au dessous du sien, au milieu duquel trône un canapé rouge.

Gyl, c’est une partie de sa vie avec laquelle elle a rompu, mais qui était resté si proche jusqu’à ce long silence, à cette interruption de nouvelles, banales, mais qu’il égrenait régulièrement au fil du temps.

Clémence, c’est une autre partie d’elle-même qu’elle a découverte récemment lorsqu’elle a décidé d’aller lui annoncer cette petite fête dans son appartement qui risquait de générer un peu de bruit, vous m’en excuserez par avance !…

Ce tortillard, ce sont quelques rencontres rendues délicates par la barrière de la langue, mais c’est aussi la découverte d’un pays, de gens que Gyl a lui-même dû rencontrer pour venir là, poursuivre une utopie politique au milieu des lambeaux de ce qui a été au centre de leur engagement commun.

Le canapé rouge, c’est le centre de la vie de Clémence qui y a caché, entre deux coussins, une photographie de Paul, son amoureux, jeune résistant communiste fusillé dans les rues de Paris en plein cœur de leur jeunesse. Paul qu’elle n’a jamais trahi au fil de toutes ces années vécues dans son souvenir, malgré quelques passades sans lendemain. Paul qui est au centre de son présent malgré une si longue absence.


Navigant ainsi d’une vie à l’autre, Michèle LESBRE propose une sorte de carnet de notes, un journal de voyage qui a parfois des airs de journal intime et qui, plus loin, prend l’allure d’un bilan, d’une introspection où sont pesées les desseins généreux et les engagements passionnés des luttes politiques passées à l’aune du temps qu s’écoule.

C’est l’occasion de scruter l’âme slave certainement incompréhensible à nos yeux occidentaux. L’occasion aussi de faire un voyage dans des régions un peu à l’écart des chemins touristiques et qui, de ce fait, permet de faire des rencontres fugitives, parfois déroutantes, car réduites à la portion congrue parce que vécues dans le microcosme d’un train qui est le trait d’union entre des populations disséminées qui montent et qui descendent au gré des nombreuses haltes.

Mais c’est aussi l’occasion d’évoquer nombre de ces femmes, sinon révolutionnaires ou héroïques, en tout cas exceptionnelles ou illustres qui, telle Milena Jesenskà, Olympe de Gauges, Marion du Faouët ou encore Camille Claudel, émaillent la conversation entre Anne et Clémence sans que l’auteur puisse nous cacher, si tant est qu’elle l’ait voulu, son intérêt personnel pour ces figures, ces phares du féminisme.

Entre les passés à jamais perdus et les avenirs dont on ne sait pas comment ils vont s’écrire, le tortillard de la vie emmène et ramène ses personnages où et comme il l’entend, y compris entre les coussins d’un canapé rouge ou sur les berges de la Seine.

Un très agréable moment de lecture souvent débordant de poésie : le comité de sélection des candidats au Livre Inter 2008 ne s’y est pas trompé.