Le caramel du Jurassique, l'épopée rocambolesque

Jean-Charles Andrieu de Levis - 18.11.2020

Livre - album jeunesse albin michel - Roxane Lumeret - caramel du jurassique


ALBUM JEUNESSE - Une autruche orpheline prénommée l’Autruche se morfond dans un zoo lugubre, installée entre l’enclos du Zèbre électrique et la cage du Tigre blanc. Un soir, après la distribution des cacahuètoccinelles, elle profite de la négligence du gardien et de la complicité d’une Souris de Californie pour s’évader.


Elle trouve refuge dans un musée paléontologique où elle se lie d’amitié avec le Directeur, une momie ancestrale qui l’embauche comme gardienne des lieux. Veillant sur les nuits du musée, l’Autruche en parcourt les galeries et époussète les os des mastodontes préhistoriques. Un soir, se retrouvant nez à nez avec une ossature qui lui ressemble, elle devine le lien familial qui l’unit avec les dinosaures exposés.
 
 
Ce court résumé, qui ne couvre qu’une infime partie de l’album, témoigne bien de l’excentricité des histoires de Roxane Lumeret, dont les péripéties se révèlent toutes plus rocambolesques les unes que les autres et ne cessent d’amuser. L’écriture, simple et élégante, accompagne bien ces circonvolutions scénaristiques qui apparaissent comme naturelles dans cet univers singulier : même le remplaçant du Directeur, un sinistre technocrate tout droit issu des années 90, ne s’émeut pas le moins du monde de la nature animale de ses employés.
 
En plus de s’épanouir dans un scénario pour le moins original, la fantaisie de ce monde se manifeste aussi dans les détails de l’image. Les compositions se remplissent d’éléments anecdotiques qui se multiplient et acquièrent une vie propre : certains représentent des saynètes humoristiques parallèles à l’histoire principale tandis que d’autres peuvent se lire comme des rajouts détonants qui n’ont d’autres raison d’être que le plaisir de les dessiner. Cette surabondance conduit à un manque de hiérarchisation des informations et compose des atmosphères caractéristiques des peintures surréalistes, des collages de Max Ernst aux toiles de de Chirico. L’histoire se déroule ainsi dans une ambiance joyeuse et fantasque, et prend pied dans une esthétique singulière qui pourrait apparaitre quelque peu déroutante.
 
Disposées en double page, les illustrations de Roxane Lumeret présentent un style composite qui allie une grande sophistication à une forme de douce naïveté. D’un premier abord, les grandes images, réalisées à la gouache, s’approchent d’une esthétique « ligne claire » : on retrouve des cernés épais, uniformes (d’une égale largeur) et tracés avec assurance (sans tremblé). Les décors sont dessinés à la règle et respectent parfaitement les conventions de la perspective lors de points de vue dynamiques, tandis que nombreuses plages de couleurs appliquées en aplats finissent d’orner une représentation stable d’un monde tangible.
 
Cependant, ces « efforts » censés assurer une grande lisibilité et une grande clarté à l’image sont, dans le même espace, constamment contrariés. Alors que certaines formes sont délimitées avec une ligne noire, d’autres sont esquissées par des variations de nuances colorées : ainsi les traits ne dessinent pas tout et trouvent un relais dans la peinture qui vibre davantage visuellement. De même, alors que les aplats sont majoritaires, certaines illustrations affichent un travail de la matière qui neutralise l’homogénéité graphique de l’ensemble. Enfin, si certaines grandes lignes perspectives construisent les images, de nombreuses transgressions apparaissent et contredisent le réalisme de cet univers : l’observation de certains détails révèlent de nombreux paradoxes à la Eischer alors que les tailles et proportions de certains personnages varient régulièrement et, ajoutés aux nombreux détails qui parsèment les images, génèrent de nombreuses dissonances visuelles.
 
Ainsi, les régimes graphiques se percutent et nourrissent la lecture de l’image autant qu’ils la complexifient. Mais si ces paradoxes stylistiques émaillent les pages de l’album, une étrange alchimie s’opère et cette hétérogénéité optique s’harmonise dans cette fiction baroque. L’impression d’étrangeté qui se dégage de ces images se dissipe dès lors que leur observation minutieuse débute ; au contraire de glisser sur les figures qui se présentent à lui, le regard s’éparpille et se nourrit de ces dissemblances. Ainsi, les doubles pages ne s’ouvrent pas sur des images que l’on consomme et que l’on oublie une fois leur lecture épuisée, mais sur des images qui intriguent, qui restent en tête et que l’on prend plaisir à redécouvrir pour se délecter de leur aspect pittoresque (picturalement parlant).    
 
Depuis On pense à toi cheval jusqu’à Le grand chien et moi, il est étonnant d’observer l’univers de Roxane Lumeret gagner en maturité, s’enrichir sans rien perdre de sa singularité. Le caramel du Jurassique est une belle réussite, un album remarquable, étonnant et très plaisant qui confirme le talent d’une jeune artiste généreuse et authentique.

Cet ouvrage fait partie de la sélection des pépites 2020 du Salon du livre et de la presse jeunesse de Montreuil, dans la catégorie « Livre illustré ».



Roxane Lumeret - Le caramel du Jurassique – Albin Michel Jeunesse – 9782226450050 – 19 €


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