Le chemin des âmes : "je ne sais ni où ni qui je suis ; seulement que je suis"

Cécile Pellerin - 30.06.2014

Livre - guerre mondiale 14-18 - peuple indien - Canada


Lier intimement l'histoire de deux Indiens de l'Ontario à celle de soldats combattant dans les tranchées de Vimy lors de la 1ère guerre mondiale aurait de quoi surprendre le néophyte. Après la lecture du chemin des âmes, cette maudite guerre revêt âprement son caractère mondial, se déleste entièrement de la rivalité franco-allemande à laquelle elle est souvent et maladroitement encore réduite, ouvre notre horizon de lecteur français, modifie un peu notre devoir de mémoire. Et c'est très bien.

 

À l'heure des commémorations qui se préparent, ce roman est incontournable, puissamment évocateur d'un enfer dont nul n'est sorti véritablement indemne, éveilleur de conscience, mais pas seulement. Il est aussi une œuvre poétique magistrale où la nature majestueuse et sauvage du Nord de l'Ontario accompagne l'homme et le soldat jusque dans les profondeurs atroces des tranchées, au plus près, au plus juste et bouleverse le lecteur, secoué face à l'horreur, la violence et la folie engendrées par la guerre, mais également emporté, exalté par la culture des Indiens, leurs croyances, l'amitié indéfectible entre deux jeunes garçons. Il est interpellé également par leurs conditions d'existence face à la suprématie des Blancs, désireux de croire chaque fois, en tournant les pages, qu'il est possible de vivre ensemble avec ses différences.

 

Roman choral où les voix, à tour de rôle, par alternance, racontent pour survivre. Niska, une vieille Indienne Cree retrouve, sur le quai d'une gare,  Xavier, son neveu, survivant de la guerre, enrôlé dans les troupes canadiennes et le ramène chez elle, à l'écart de la ville, à quelques jours de voyage.

Trois jours de canoë pour permettre à son neveu de remonter doucement les souvenirs et tenter d'expurger la douleur qui enfle et le conduit inexorablement vers la mort. À la fois épique et intimiste, la voix de Xavier résonne, imprégnée de doutes, de pensés et de sentiments, assaillie par cette folie guerrière incontrôlable et dévastatrice et fait chanceler le lecteur, à la fois terrifié et en même temps touché par la force poétique du récit et l'immense tristesse qui s'écoule sans fin.  « Nous sommes malheureux, transis, trempés; boueux, effrayés à l'idée que nous allons mourir bientôt. »

 

Trois jours de canoë où Niska, de son côté, raconte son enfance pour rattacher son neveu à la vie. Deux histoires parallèles qui, progressivement, selon un rythme calme, comme au fil de l'eau, dessinent des vies, des mondes différents au sein desquels la minorité indienne s'efforce de trouver sa place.

 

Tantôt, tel un correspondant de guerre, Joseph Boyden décrit les combats et l'enfer des tranchées avec un sens du détail inouï (qui témoigne assurément d'un travail de recherche documentaire approfondi), rend compte des conditions de vie insupportables des soldats. Le froid, la boue, la pluie, les rats, l'attente et l'angoisse, le mal du pays, les maladies, la saleté et les poux, la morphine pour supporter la douleur et l'horreur, les cadavres autour de soi, la peur et la folie, la culpabilité puis le plaisir de tuer.

 

Décor éprouvant, réaliste, saisissant d'effroi, qui porte en lui toute la souffrance des soldats, d'enfants même jetés dans la guerre (« dont certains n'ont pas dix-sept hivers, mais quinze »), affecte intensément, mais cette horreur, nécessaire comme un témoignage, aide à comprendre la lente dérive d'Elijah (le meilleur ami de Xavier) vers une folie meurtrière et désespérée, dont nul ne peut s'échapper au final, pas même les survivants, traumatisés à jamais.

 

Avec la même intensité et la même force descriptive, Boyden, à travers la vieille femme Niska, raconte l'exclusion, ("les parents rappelaient leurs enfants à mon approche") la douleur des minorités face à la dépossession de leur langue, de leur culture par les Canadiens, le placement des enfants indiens dans des pensionnats tenus par des sœurs canadiennes impitoyables (« Les Crees sont des païens qui attirent le courroux de Dieu »),  son combat de femme pour ne pas perdre son identité et celle de ses ancêtres ; ses visions, riches d'enseignements et d'avertissements. "Je savais dès ma jeunesse que la destruction menaçait à l'horizon. Mes premières visions me montraient des hommes abattus comme des arbres, en quantités innombrables. Ils vivaient dans la boue, tels des rats ; et ne vivaient que pour inventer de nouvelles façons de se massacrer les uns les autres. Nul n'est à l'abri par des temps pareils, pas même les Crees de Mushkegowuk."

 

Au fil de son récit, elle raconte aussi l'enfance de son neveu, chasseur d'orignaux avec Elijah et peu à peu, sans brusquerie, le soldat meurtri des tranchées, dépossédé de lui-même, retrouve une pleine humanité, comme appelé à la vie et emporte avec lui l'émotion et les sanglots du lecteur. Pour longtemps sans doute.

 

Depuis cet ouvrage, Joseph Boyden, d'origine indienne, irlandaise et écossaise a conquis un large public puisque ce roman a été traduit en une quinzaine de langues et est même officiellement disponible en langue cree. Aujourd'hui son dernier roman "dans le  grand cercle du monde" vient de remporter le prix Littérature-Monde au dernier festival Etonnants voyageurs. Ne vous privez pas de ce talent. Lisez-le sans attendre.