Le Chinois, Henning Mankell

Clément Solym - 02.11.2011

Livre - Le Chinois - Roman - Seuil


Comment une juge (notre commissaire préféré, Wallander est hors-service désormais) du sud de la Suède peut se retrouver  (juste en observant une photo ancienne) dans un petit village à l'extrême nord, en plein hiver, et enquêter sur un massacre puis, partir passer des vacances à Pékin (lors d' un arrêt de travail !) et achever son périple à Londres ; tout cela en l'espace de quelques semaines seulement ?  Vu comme cela, cette histoire semble tout à fait irréaliste, un brin farfelue et assez éloignée du roman policier auquel Mankell avait habitué son lecteur.


Pourtant, ce dernier fait fi des fils ténus qui relient entre eux les éléments d'une enquête assez rocambolesque, accepte même d'aller chercher les origines du meurtre plus de 100 ans en arrière, de lire de nombreuses pages consacrées au système politique chinois depuis Mao et à ces nouveaux colonisateurs de l'Afrique (une réalité effrayante, plutôt dérangeante, méconnue en Europe) ; tout cela sans pester ni perdre pied par rapport à l'enquête initiale qui se passe en Suède ; mais, au contraire,  plutôt interpellé par ces révélations ignorées, sensible au message politique de l'écrivain engagé, happé sans doute aussi par l'intrigue et surtout très attaché au personnage de Birgitta. 


Un vrai tour de force, une fois de plus, pour Mankell, capable d'emmener le lecteur assez loin dans une réflexion socio-politique tout en le régalant d'une enquête policière captivante, pleine de rebondissements et d'actions, jamais ennuyeuse, pourtant sérieuse et dramatique,  et qui conduit forcément, au final à s'interroger sur les puissances mondiales (notamment la Chine) qui gouvernent la planète avec vénalité plutôt qu'humanité et à s'interroger soi-même sur les valeurs et le sens de sa propre vie. 


Les premières pages placent le lecteur dans une ambiance désormais familière, la Suède en hiver et décrivent, presque avec recueillement, le massacre perpétré. S'il est ignoble et vraiment horrible (des personnes âgées tuées à l'arme blanche), l'auteur reste digne et traduit toute la désolation qui recouvre maintenant le village tout entier. Même les policiers qui arrivent sur le lieu du drame restent discrets, presque flous dans ce paysage et ne revêtiront jamais l'envergure d'un Kurt Wallander. Et c'est tant mieux !


Cette fois-ci, c'est une femme, Birgitta Roslin, juge de son état à Helsingborg, qui va servir de guide au lecteur. Si son apparition dans l'histoire semble un peu alambiquée ; le narrateur lui-même le consent : « un invraisemblable concours de circonstances l'avait acculée à cette situation sans issue », le lecteur s'attache d'emblée et va la suivre, sans effort ni désapprobation jusqu'au bout du monde. Et pourtant, quelles déroutes vont l'éloigner de la tuerie, point de départ de l'enquête policière pour laquelle il a entrepris la lecture.


Henning Mankell

Se retrouver, par exemple, en l'an 1863 en Chine et suivre la destinée de deux frères, San et Guo Si, que la misère conduira jusqu'aux Etats-Unis où ils s'épuiseront à construire les voies de chemin de fer du Nouveau monde. Faire émerger ensuite une soif de vengeance, la rendre légitime dans la durée justement et, en parallèle, dénoncer les injustices humaines, l'absurdité des grandes puissances.


Enfin, pouvoir relier tous ces événements  à la tuerie suédoise (l'air de rien) avec un petit ruban de soie rouge, relève tout de même de l'exploit et impressionne littéralement le lecteur, ébahi à mesure que l'histoire progresse, fasciné par l'ampleur du drame, entraîné, malgré lui, vers une histoire plus universelle avec des retombées qui le dépassent. 


Au-delà de l'effroyable tuerie des premières pages, ce n'est plus la vie de quelques individus mais celles de populations entières qu'il faut craindre à présent. Un autre drame semble vouloir naître que, hélas, ni une juge pleine de fines déductions comme Birgitta ou un commissaire aguerri comme Wallander autrefois,  ne pourront empêcher


Bref, un roman policier  visionnaire qui interroge froidement sur la société moderne de plus en plus inégalitaire et les grandes puissances qui menacent les plus pauvres d'entre nous. Un roman policier pour sauver l'Afrique d'une nouvelle puissance coloniale : la Chine. Plus qu'un roman policier, un livre utile et courageux qui ne laissera pas le lecteur-citoyen indifférent. Les limites de la mondialisation sont bien là, évidentes et cruelles et la nécessité urgente de penser le monde autrement, de retrouver des valeurs plus humaines sont peut être les  nouveaux défis de ce XXIème siècle.