Le crépuscule de l’insouciance : Karine Tuil, saisissante

La rédaction - 12.09.2016

Livre - Karine Tuil L'insouciance - Liste prix Goncourt - rentrée littéraire Gallimard


L’Insouciance. Un joli titre de roman en cette rentrée littéraire. Dont Sagan déplorait qu’elle fût le sentiment inspirant notre vie, mais ne disposant guère d’arguments pour se défendre. Un titre qui ne manque pas de résonner face à la menace terroriste actuelle. D’adversité il est question dans le nouveau livre de Karine Tuil, surtout. De terrorisme ? Également. Son dixième après le très remarqué L’invention de nos vies, finaliste malheureux du Prix Goncourt 2013. 

 

 

 

L’Insouciance est un roman efficace, cinématographique (à l’instar du précédent livre de l’auteure, en cours d’adaptation), formé de courts et féroces chapitres dédiés tour à tour à chacun des quatre personnages principaux. Quatre trajectoires de la France d’aujourd’hui que Karine Tuil fait interagir habilement dans une intrigue intelligente révélant le délitement social de notre société, les maux de notre époque, son insoutenable légèreté, ses névroses, cristallisées par une violence sourde et magnétique où vont se perdre les intéressés.

 

Quatre destins finement entremêlés autour de la guerre, de ses dégâts collatéraux, du communautarisme, de l’antisémitisme, de la République de l’entre soit, des courtisans, de la toute-puissance perverse des médias, de la difficulté d’aimer à l’heure du cynisme libéral. Un univers à la tonalité réaliste qui ne manquera pas de rappeler des figures bien connues de la comédie humaine du pouvoir parisien.

 

La petite cinquantaine, ancienne gloire du minitel rose reconverti avec succès dans les télécoms, François Vély est un richissime homme d’affaires franco-américain. D’une élégance naturelle teintée d’une pointe d’arrogance, celle des gens bien nés conscients de leurs privilèges, il possède tous les attributs de la grande bourgeoisie conquérante. Polytechnicien passé par Princeton, il est membre du Siècle, réside à la très chic Villa Montmorency, quand il n’est pas dans sa propriété de Southampton. Amateur d’art contemporain qu’il collectionne, il est également le coactionnaire influent d’un journal de référence. Synonyme de pouvoir, son nom est respecté. Anagramme de Lévy, du nom refoulé d’un père juif résistant, ancien ministre et intellectuel de gauche.

 

Une ombre au tableau cependant pour Citizen Vély : le suicide par défenestration de son épouse quand il lui annonce par téléphone qu’il la quitte pour se marier avec Marion Decker. Un poids de plus en plus terrible à assumer pour cette séduisante journaliste (qui étonnamment ne présente pas le JT sur France 2) en vue de 29 ans, d’origine modeste et auteur d’un roman salué par la critique. Lors d’un reportage sur les soldats de retour d’Afghanistan, Marion Decker a une aventure avec Romain Roller. Lieutenant des armées qui ne se remet pas d’une attaque des talibans où plusieurs de ses hommes périrent. Culpabilité et choc post-traumatique rongent Romain Roller qui ne trouve du répit qu’en présence de Marion Decker qu’il revoit secrètement en France à plusieurs reprises.

 

Tandis que François Vély se retrouve pris dans un scandale retentissant. Un cliché de lui assis fièrement sur une sculpture représentant une femme africaine nue. Sur le coup, il ne perçoit pas la charge symbolique hautement sulfureuse de cette pose qui, en quelques heures, embrase l’opinion publique. François Vély devient un patron raciste éhonté, un affreux capitaliste néocolonialiste méprisant les minorités visibles. Et pour couronner le tout, le portrait réalisé par le magazine révèle son vrai nom, François Lévy.

 

La boucle est bouclée. La vulgate victimaire soralo-dieudonniste se chargeant du reste sur les réseaux sociaux. Alors que la fusion prévue avec son concurrent américain est avortée, un certain Osman Diboula, sur les conseils d’un communicant, prend publiquement la défense du « juif Lévy » dans une tribune applaudie par toute l’intelligentsia française. Une renaissance pour Osman Diboula, nouveau Zola du moment, de retour sur le devant de la scène médiatico politique, après une traversée du désert éprouvante.

 

Dans le milieu politique, majoritairement blanc et hyper diplômé, Osma Diboula détonne par son profil atypique. Ivoirien d’origine, ancien éducateur social à Clichy, il réussit intelligemment à se placer à l’Élysée suite aux émeutes de 2005. Ce sympathisant discret de la négritude, lecteur de Senghor, Fanon et Glissant, revient désormais par la grande porte. Le voici propulsé Secrétaire d’État chargé du Commerce extérieur. Une consécration qui lui vaudra de partir en Irak avec une délégation française où se retrouveront par un concours de circonstances Romain Roller, François Vély et Marion Decker. La suite pour les quatre protagonistes sera génératrice d’une humanité aussi tragique qu’irradiante dans son dénouement qu’on laissera le soin au lecteur de découvrir.

 

À la fois roman du déterminisme identitaire et fresque de l’âpreté contemporaine, l’Insouciance excelle à sonder l’âme humaine, ses failles, sa chute, en proie aux épreuves de l’existence. L’écriture est ciselée et entraînante, auscultant avec finesse les capacités de résilience de personnalités désabusées. Plongé dans la complexité des tensions qui parcourent ces dernières, on pense alors aux naturalistes, à Philip Roth. À Tom Wolfe aussi à travers la question raciale, dont les ambiguïtés sont décisives dans ce livre. Un récit psychologique et sociologique de 520 pages saisissant.

 

L’Insouciance est une œuvre littéraire qui parvient à embrasser l’universalité de son sujet éponyme, en interrogeant notre vivre ensemble sans fard et en questionnant l’impact de la grande Histoire sur la petite histoire. De nouveau très prometteur pour la saison des prix littéraires.

 

Chronique par Alexandre Folman

 

Retrouver un extrait de L’insouciance de Karine Tuil 

 


Pour approfondir

Editeur : Gallimard
Genre : litterature...
Total pages : 528
Traducteur :
ISBN : 9782070146192

L'insouciance

de Karine Tuil

De retour d’Afghanistan où il a perdu plusieurs de ses hommes, le lieutenant Romain Roller est dévasté. Au cours du séjour de décompression organisé par l’armée à Chypre, il a une liaison avec la jeune journaliste et écrivain Marion Decker. Dès le lendemain, il apprend qu’elle est mariée à François Vély, un charismatique entrepreneur franco-américain, fils d’un ancien ministre et résistant juif. En France, Marion et Romain se revoient et vivent en secret une grande passion amoureuse. Mais François est accusé de racisme après avoir posé pour un magazine, assis sur une œuvre d’art représentant une femme noire. À la veille d’une importante fusion avec une société américaine, son empire est menacé. Un ami d’enfance de Romain, Osman Diboula, fils d’immigrés ivoiriens devenu au lendemain des émeutes de 2005 une personnalité politique montante, prend alors publiquement la défense de l’homme d’affaires, entraînant malgré lui tous les protagonistes dans une épopée puissante qui révèle la violence du monde.

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