Le fils de Bakounine : « Ce qui reste d'un homme, après sa mort, dans la mémoire et les paroles d'autrui. »

Mimiche - 15.05.2015

Livre - Littérature italienne - Sardaigne - fascisme


A Guspini, on l'appelait Bakounine. En fait, il s'appelait Antoni Saba et était un cordonnier renommé dans toute la région autour de Guspini. Il avait d'ailleurs fait fortune en créant des chaussures d'une qualité si remarquable que le Directeur de la mine de Guspini – un Français – lui achetait de quoi chausser ses mineurs. Des chaussures qui tenaient bien, même les pieds dans l'eau au fond des galeries.

 

Bakounine, c'était le surnom qui lui avait été donné après qu'il eût fait un esclandre, sur la place de l'église, un soir où, fin saoul, il s'était écrié vouloir inviter chez lui l'anarchiste russe et être prêt à mettre le feu à l'église si celui-ci le lui demandait. Et tout le village l'avait entendu. Et tout le village pensait qu'Antoni, comme tous les Saba, même s'il était un excellent cordonnier, était fou. Et Bakounine lui était resté comme surnom.

 

De même qu'il avait aussi posé son empreinte sur Tullio, le fils d'Antoni, qui, petit garçon habillé et chaussé comme un prince, avait dû finalement aller, adolescent, travailler à la mine lorsque les affaires de son père ont périclité.

 

Aujourd'hui, dans le rues de Guspini, des années après, un jeune homme pose des questions à tout un tas de gens pour tenter de savoir qui était ce Tullio, ce fils de Bakounine.

 

Les premières pages de ce livre sont un peu déroutantes. Ce n'est qu'au bout de quelques très courts chapitres que se dessine clairement l'originalité narrative de ce roman. Originalité que je ne peux évidemment pas expliciter ici au risque de vous faire perdre une partie du charme de cette histoire qui tente de dresser le portrait et le parcours d'un homme controversé dans les années ayant immédiatement précédé et suivi la Deuxième Guerre Mondiale.

 

Dans une Italie en proie au combat entre fascisme et communisme, une image variable de Tullio prend corps au fil des pages. Une image déformée par le prisme des points de vue individuels que l'enquête de terrain menée par ce jeune homme (un journaliste ?) ne permet jamais de rendre totalement nette.

 

J'ai bien aimé l'exercice. De même que j'ai bien aimé cette découverte d'une Sardaigne au confluent de nombreuses contradictions politiques, syndicales, sociétales. J'ai bien aimé aussi cette façon de pénétrer, par petites touches, dans les mines, dans les maisons, dans les villages où l'armée américaine apporte la libération et une nouvelle musique. J'ai trouvé très authentique l'ambiance des années 50 qui a réveillé quelques images dans ma mémoire.

 

Je regrette cependant deux choses. La première relève de l'écriture qui, à mon goût, ne fait pas assez ressortir l'identité des personnages interviewés et laisse parler le vieux mineur ou l'ancienne servante avec les mêmes mots que l'ancien juge. La deuxième provient de l'impression que Sergio ATZENI a beaucoup de mal à mener à son terme une belle idée romanesque et peine un peu à en maîtriser la chute.

 

C'est dommage car cela aurait donné encore une autre dimension à un livre très prenant.