Le Fils, de Michel Rostain

Clément Solym - 08.04.2011

Livre - mort - meningite - deuil


Dans son premier livre, Michel Rostain évoque ce qu'on appelle étrangement un « événement de la vie » : la mort de son fils. Ou plutôt, est-ce le fils qui dicte les mots au père, qui raconte l'avant et l'après, l'instant où tout bascule. À travers les lignes de cet ouvrage, auréolé du prix Goncourt 2011 du premier roman, ce n'est même plus Michel Rostain qui écrit, qui parle, qui pense, mais bien son fils, Lion, emporté violemment par une méningite fulgurante à 21 ans.

La force du livre est d'avoir fait de Lion le narrateur. Il n'aurait peut-être pas été possible d'atteindre tant de réalisme pourtant dénué de voyeurisme, sans cette forme littéraire caractérisée par sa pudeur, sa distance, et sa finesse. Conçu comme une « aventure littéraire », il ne faut pas s'attendre à lire un « simple » témoignage. Michel Rostain parle longuement de son deuil, de la douleur, des regrets, de la difficulté d'accepter la perte avec une sincérité poignante et le souci de retranscrire précisément chaque petit détail, chaque pensée et chaque émotion.

Le lecteur s'immisce dans le quotidien d'un père qui doute et qui aimerait revenir en arrière pour corriger ses erreurs, piégé dans le cercle infernal des regrets et des questions : « Tout de même, les doutes envahissent papa. Peut-être j'étais en analyse depuis longtemps, et je n'en avais rien dit, surtout pas à lui […] Papa cerné par mille doutes, mille remords. Il aurait dû...Ponctuation permanente du deuil, l'infâme culpabilité fait son boulot. C'est ce qu'on appelle les regrets éternels. »

Lion, ce fils tant aimé, qui prend la plume du narrateur, porte un regard tendre, mais aussi critique sur son père, comme s'il le poussait à aller de l'avant. Le lecteur est littéralement plongé dans le récit du deuil de ce père qui se sent victime d'injustice, mais qui ne peut pourtant pas arrêter le temps. Le passage sur l'organisation des obsèques aux pompes funèbres, lorsque ces parents qui viennent de perdre leur enfant doivent déjà se prononcer sur le choix entre incinération ou enterrement a quelque chose d’atroce et émouvant, mais l’ironie du narrateur parvient à en rendre la lecture moins éprouvante.

« Papa ne veut pas, il ne peut pas. D'abord, toute idée de très haute température lui est insupportable. Et puis le catho mal décrotté en lui n'a jamais pensé incinération, jamais. Maman s'en fout des trompettes de l'Apocalypse, du jugement dernier, de la nouvelle Jérusalem, des corps glorieux ressuscités et tout le tralala. Papa lui aussi s'en fout, mais mots et images sont imprimés dans sa petite tête baptisée et catéchisée, bien plus profondément que ses convictions philosophiques. »

La voix de Lion semble audible, comme si elle planait au-dessus du récit en observant les forces et faiblesses de ses parents abandonnés.

Une question demeure toutefois, omniprésente au fil de la lecture, à laquelle l’auteur ne répond qu’à la toute fin du livre. « Et moi, que ferais-je dans cette situation ? »

Peut-on vivre avec « ça » ? Est-il possible de continuer à vivre malgré la perte de son enfant ? Michel Rostain ne prétend pas donner de remède miracle, ni même de leçons. Explorant les méandres du deuil, Le Fils évoque surtout le bonheur de la vie. Partant d’un récit extrêmement intime, l'auteur ouvre une réflexion qui s'étend à chacun de nous. En citant la poétesse russe Marina Tsvetaïeva « On n'a jamais eu un enfant, on l'a toujours » il parvient même à mettre des mots sur son deuil.

Michel Rostain redonne du sens à l'expression « Vive la vie », qui accompagne le lecteur tout au long de sa lecture, afin de lui prouver la formidable force qu'elle représente. Une formidable conclusion à cette expérience littéraire qui, on le ressent, a pris la forme de catharsis.

On pourrait presque qualifier ce livre d'OLNI : Objet Littéraire Non Identifié, tant il propose une écriture nouvelle sur le deuil avec un réalisme troublant, tout en débordant d'amour et de vie.



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