Le gardien invisible : polar à la basquaise, façon Redondo

Cécile Pellerin - 27.03.2015

Livre - Roman policier - Littérature espagnole - pays basque


Si le dernier roman de Fred Vargas agite déjà la plume de nombreux chroniqueurs et critiques littéraires, occupe  au moins une page de la plupart des revues culturelles et journaux, assure de belles ventes aux librairies, et si l'auteure continue de vous plaire ou même si sa notoriété vous agace un peu au final, n'hésitez-pas à ouvrir ce premier roman policier de Dolores Redondo.

 

Il a la couleur et l'ambiance des meilleurs Fred Vargas, cette atmosphère étrange, quasi surnaturelle à la fois fascinante et inquiétante dans laquelle le lecteur pénètre avec ardeur. Il possède, de plus,  une inspectrice convaincante, sensible et complexe, vraiment irrésistible (autant qu'Adamsberg) et offre une immersion très réaliste, si précise et intime en pays basque espagnol  qu'au-delà de l'intrigue, il devient aussi une invitation au voyage. Précipitez-vous !

 

 

 

La vallée de Baztán, ("une scène propice aux événements magiques") la mythologie basque méconnue, l'histoire familiale éprouvante qui, d'emblée, vous attache à Amaia Salazar, l'héroïne policière, le suspense, l'enquête efficace, la profondeur et la psychologie des personnages, le rythme alerte et sans temps mort, parfaitement équilibré entre l'histoire policière, les techniques d'investigation scientifique innovantes d'un côté et l'histoire personnelle de l'inspectrice, les croyances populaires de l'autre, passionnent sans effort.

 

Une lecture intense et fluide qu'il importe de ralentir uniquement pour faire durer le plaisir. Mais rassurez-vous ! Le gardien invisible inaugure la trilogie du Baztán dont le 2ème volet "De chair et d'os" vient de paraître au Mercure noir. Fred Vargas n'a plus qu'à bien se tenir, le 3ème volet est n°1 des ventes fiction en Espagne.

 

En plein hiver, à une quarantaine de kilomètres de Pampelune, le petit village d'Elizondo, (où naquit l'inspectrice) est le lieu de crimes macabres de plusieurs jeunes filles, dont la mise en scène à l'aspect clairement sexuel ressemble à celle d'un psychopathe. "Etranglées avec une cordelette qui a été serrée avec une force extraordinaire […] Vêtements lacérés avec un objet tranchant […] Une petite pâtisserie  a été déposée sur le pubis."

 

En charge de l'enquête, secondée par l'inspecteur Montes, durement éprouvé depuis son divorce, le sous-inspecteur Jonan, anthropologue et archéologue,  épaulée par la police régionale d'Elizondo, la police scientifique,  Amaia Salazar s'installe chez sa tante avec son mari, un sculpteur américain renommé, le temps de l'enquête. L'occasion pour elle de retrouver ses sœurs aînées et un village qu'elle a fui, il y a maintenant longtemps. L'enquête progresse difficilement, les indices sont peu nombreux et si étranges, que des experts en ours sont également dépêchés sur place.

Confrontée en parallèle à des souvenirs douloureux issus de ce village, Amaia vacille dans cette ambiance noire et pleine d'angoisse, menace de perdre pied, doute à mesure que l'enquête progresse. Tourmentée par son passé, très attachée aux légendes populaires, influencée par les tarots divinatoires que la famille pratique mais également initiée aux techniques du FBI et excellente profileuse (stage à Quantico), Salazar ne se dessaisit de rien pour atteindre la vérité.

 

Entre croyances obscures (Basajaun, Belagile) et preuves scientifiques, (HPLC, La chromatographie en phase liquide à haute performance) le lecteur est à son tour, perturbé, étourdi, mal à l'aise quand tout ne s'explique pas de façon rationnelle mais pourtant prêt à accepter l'inexplicable, à suivre le raisonnement de l'inspectrice jusqu'au bout et à la protéger, par la confiance aveugle qu'il lui voue notamment, de la méchanceté (un peu caricaturale) de sa sœur Flora. Et pourtant le froid et l'humidité  de la région qui le saisissent à chaque page, le parcourent de frissons, ne le font pas renoncer. Il est comme envoûté par le récit.

 

"La fine pluie qui était tombée pendant des heures avait détrempé la vallée au point qu'il semblait impossible qu'elle sèche un jour".

 

Et plus que la résolution de l'enquête, peut-être un peu alambiquée, c'est cette ambiance mystérieuse, à l'allure curieusement authentique, la nature sauvage et l'histoire  très personnelle de Salazar qui illuminent le roman et annoncent déjà le succès à venir des deux autres volets.