Le livre est toxique, dit Laurent Jouannaud (1)

Les ensablés - 17.02.2011

Livre


Au début des années 2000, Laurent Jouannaud a publié successivement trois ouvrages chez PUF avant de disparaître de la scène littéraire. Puisse cet article aider au retour de cet écrivain qui vit retiré en Allemagne. On sait peu de choses sur lui. Il doit avoir la cinquantaine. Une photo sur Internet montre un homme aux cheveux très noirs et à lunettes. On ne sait pas grand-chose, et ce n'en est que mieux pour parler de ses livres. Son premier livre m'a beaucoup marqué. Un curieux livre, inclassable, une autobiographie littéraire dont le titre, à lui seul, donne envie de lire : "Toxiques, quand les livres font mal". Ce titre a résonné en moi, réveillant les souvenirs d'une époque où je pensais que les livres faisaient du mal à ceux qui ne les lisaient pas. En réalité, Jouannaud aborde ici exactement la question inverse, puisqu'il s'agit du mal que font certains livres à ceux qui les lisent. A seize ans, je pensais avec exaltation que le livre était un poison, comme la cigarette, l'alcool ou la drogue, et cela m'attirait, bien sûr. D'ailleurs, je notais que beaucoup d'écrivains avaient indifféremment usé de ces poisons: Baudelaire, Rimbaud, Poe, tant d'autres, pour finir par en mourir, d'avoir gorgé leurs esprits de trop de poésie, de vin et de haschich. J'avais, en ouvrant certains livres, et Proust fut de ceux-là, le sentiment d'un acte de transgression, comme si je sautais le mur d'une propriété privée. J'allais y lire des secrets, découvrir des univers interdits, comprendre enfin des choses, quelles choses? Je ne le savais pas, justement. Au fond, même si je devais être un peu abîmé par ce que je lirais,  le "poison littéraire" me semblait surtout concerner les autres... qui ne sauraient pas ce que je savais. Laurent Jouannaud a une thèse légèrement différente: certains livres, pas tous, sont avant tout dangereux pour leurs lecteurs. Bien sûr, ils donnent la culture, affinent la sensibilité; certes, leur beauté est un délice pour l'esprit. Mais ce qu'ils disent, ces livres qu'on aime tant, qu'on relira toujours, peut avoir des effets irrémédiables sur notre capacité à être heureux. D'ailleurs, et c'est sous-entendu par Jouannaud, on reconnaît un grand livre à sa capacité de nuisance... Pour le prouver, Jouannaud va nous raconter sa vie à travers la lecture de grands livres qu'il a lus dans sa jeunesse. C'est si bien écrit, si précis, si pensé, que son expérience rejoint l'universel, et donc moi, vous. A la sortie de ce livre, le Monde ne s'y trompa pas, qui lui consacra un article élogieux, hélas sans trop d'effets sur le public. Jouannaud distingue 7 œuvres majeures ayant influencé négativement sa vie: Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal (1857),  Céline, Voyage au bout de la nuit (1933), Arthur Rimbaud, Une saison en enfer (1873), Marguerite Yourcenar, Mémoires d'Hadrien (1951), Albert Cohen, Belle du seigneur (1968), Marcel Proust, À la Recherche du temps perdu (1913-1927), Samuel Beckett, L'Innommable (1953). Comment expliquer le formidable effet de ces lectures sur Laurent Jouannaud? Il écrit: Il vient un temps, plus ou moins long, vers vingt ans, où l'on vit à vif. Les opinions qui forment la petite morale provisoire de chacun se craquellent. Ce badigeon civique, variable selon les époques, s'effrite à l'âge où le corps et l'esprit veulent un costume neuf. Il y a des vernis qui résistent. Dans certains cas, on rafraîchit sans grands frais le revêtement écaillé. D'autres, au contraire, doivent décaper, poncer, repeindre pour tout remettre à neuf. En ce qui me concerne, les livres lus à cette époque m'ont empêché de me refaire une façade. Il m'a été impossible, à cause d'eux, de sécréter une nouvelle couche d'idées reçues: leur acide rongeait toute restauration. Dans mon cas, la métaphore de l'intoxication était juste: il y a des livres qui empoisonnent la vie. Je me place explicitement dans une perspective biologique et sociale: ces livres ont perturbé mon organisme. Pour le dire avec Spinoza, ils ont augmenté ma tristesse et diminué ma perfection. La tristesse? La tristesse invincible qui mine Laurent Jouannaud? Elle lui a été révélée par Baudelaire. Elle existait en Jouannaud, potentiellement redoutable... Mais s'il n'avait pas lu les Fleurs du Mal, peut-être bien que cette horrible mélancolie, figée comme une chrysalide par le froid de l'hiver, n'aurait jamais éclos: je trouvais à la composition des Fleurs du mal des allures de démonstration: d'abord le spleen dû à l'absence d'idéal; puis la fuite et la révolte, mais inutiles; enfin, la mort. Je préférais ces vérités morbides à des mensonges  roboratifs. (...) Et surtout, le piège, la beauté de l'oeuvre: je me rassasiais de cette poésie. Les vers de Baudelaire sont moins décadents que ses pensées. Loin d'être débile et rachitique, sa poésie est charnue. La tristesse y a une substance, le désespoir s'est fait chair. Ces vers maladifs avaient une satisfaisante plénitude de ton (...) J'ai connu des émotions que le bonheur ne m'avait encore jamais fait éprouver. Très beau cette dernière phrase qui suggère que la littérature est étrangère au bonheur, sans l'être à la jouissance la plus pure et la plénitude. Ma sensibilité esthétique a définitivement viré au noir: après Les Fleurs du Mal, j'ai trouvé fade toute littérature fondée sur l'espérance. Je n'ai plus goûté que la beauté funèbre. Y a-t-il quelque part des fleurs du bien? Évidemment, une question se pose : n'est-ce pas parce que nous sommes prédisposés au malheur que nous lisons les livres qui nous rendent malheureux? Notre nature serait heureuse ou malheureuse. A moins qu'il y ait un snobisme du malheur, l'idée solidement ancrée dans l'esprit rêveur, sensible, que le malheur est la marque d'une certaine élite, et mesure l'intelligence? Alors, on recherche le malheur, dans les amours, dans les livres, pour finir par le trouver ou, au mieux, à ne plus voir que lui, partout. Et que dit Laurent Jouannaud du Voyage de Céline? Ce répertoire du malheur terrestre? Il en cite d'abord un extrait: […]mais enfin on est tous assis sur une grande galère, on rame à tour de bras, tu peux pas venir me dire le contraire!… Assis sur des clous même à tirer tout nous autres! (...) On est en bas dans les cales à souffler de la gueule, puants, suintants des rouspignolles, et puis voilà! En haut sur le pont, au frais, il y a les maîtres et qui s'en font pas, avec des belles femmes roses et gonflées de parfums sur les genoux. Céline a montré l'horreur du monde. Après la lecture du Voyage, il n'est plus possible de détourner le regard: l'homme est atroce, la société est atroce, et nous sommes seuls. C'est peut-être encore mieux d'être seuls que d'être accompagnés. Laurent Jouannaud écrit: On s'assassine lentement, systématiquement, vite parfois quand il s'agit d'argent ou d'amour. J'ai vu dans le roman de Céline toutes les souffrances que nous passons notre vie à éviter. Avec un peu de chance, en montant vers le pont de la galère, j'éviterais les boucheries militaires, le travail en usine, la misère de banlieue: mais qui peut échapper complètement à la méchanceté des hommes? Jouannaud en citant Céline: La vérité de ce monde c'est la mort. Il faut choisir, mourir ou mentir. Je n'ai jamais pu me tuer moi. L'homme est lâche, accroché à sa misérable existence, prêt à tuer pour la conserver. Il est impossible de faire confiance aux autres, et encore moins à soi-même. Face à un monde où on ne cesse de se compromettre, Jouannaud a renoncé à se battre, il est devenu spectateur. Il conclut son chapitre de la manière suivante: C'est un méchant livre que le Voyage, méchant de toute la méchanceté humaine. Mais ce n'est pas aux miroirs qu'il faut en vouloir. Ainsi donc, pour employer le mot qui ridiculise toutes les douleurs, j'allais à mon tour être "cocu". Et tout en essayant de "ne pas devenir aussi méchant que les autres" j'ai avancé "sur le chemin de rien du tout". Je poursuivrai sur ce même livre dans un prochain article où j'aborderai le pire des livres selon moi, le pire et si délicieux poison: la Recherche du Temps perdu, roman arachnéen, comme le dit Jouannaud dans lequel on ne finit jamais de s'engluer. Mais d'ici là, achetez Toxiques, vous qui aimez les livres, qui ne les considérez pas seulement comme un plaisir, une distraction, mais comme le sel de votre vie, un sacerdoce! A suivre. Le blog "les ensablés, survivre en littérature" ne sera pas alimenté pendant une semaine, car je n'ai pas la possibilité technique de le faire là où je me rends: je vais retrouver ma chère Normandie, ma table, et mon roman, enfin, mes romans faudrait-il dire. Je dois en effet terminer les corrections de mon roman qui devrait sortir chez Lattès en janvier 2012, dont le titre sera: "Une vie pour rien". Et je pourrai poursuivre la rédaction du roman suivant. J'irai aussi me promener dans la forêt proche, lire, m'occuper de ma famille, et, pensant à mes chers lecteurs, je ne doute pas avoir plein de nouvelles à leur fournir à mon retour. Hervé BEL