Le manuscrit des Contes de Perrault aux éditions des Saints Pères

Mikaël Lugan - 23.01.2017

Livre - Contes de Perrault - éditions des Saints Pères - Contes Perrault manuscrit


Depuis leur création en 2012, les éditions des Saints Pères ont publié quinze titres, développant un catalogue bien singulier dans le paysage éditorial français. Spécialisée dans la reproduction fac-similé de manuscrits d’auteurs patrimoniaux de la littérature mondiale, cette maison est parvenue à s’imposer auprès des collectionneurs et amateurs de beaux livres.

 

 

 

Dans la consultation d’un manuscrit, il s’établit un autre rapport entre le lecteur et l’auteur que celui, plus commun, tissé par la lecture du livre imprimé. Le premier espère-t-il sans doute, par ce biais, s’approcher du mystère de la création et s’immiscer plus avant dans l’intimité du second. Longtemps la fréquentation des manuscrits aura été réservée à quelques-uns, chercheurs munis du sésame ouvrant les réserves précieuses des bibliothèques. L’entreprise des Saints Pères permet, d’une certaine manière, de distribuer, pour chaque ouvrage publié, mille de ces sésames élargissant ainsi le cercle des happy few.

 

Suivant relativement de près l’évolution de son catalogue, je ne peux m’empêcher de penser à la luxueuse revue, Le Manuscrit autographe, que Jean Royère, assisté du libraire Auguste Blaizot, fonda et dirigea de 1926 à 1933. Son principe, comme son titre l’indique, était de publier des pages manuscrites, rares ou inédites, d’auteurs aussi bien classiques que contemporains : « Nous ne nous adressons pas seulement aux bibliophiles, écrivait le directeur au seuil de sa première livraison, mais à tous ceux qui sentent la beauté d’un manuscrit autographe, et son aspect frémissant. Un manuscrit c’est une âme ! »

 

Il existe une évidente parenté entre la revue d’hier et la maison d’édition d’aujourd’hui. Certes, dans la revue, assez rapidement, les manuscrits furent commentés, accompagnés souvent dans les premières années, d’analyses poético-graphologiques que signait Francis Jammes, cherchant de la sorte à rendre à l’écriture ses vibrations et son pouvoir de révélation d’une personnalité. Je ne peux m’empêcher de citer un exemple au hasard ; voici donc la graphie de Balzac vue par le cygne d’Orthez : « Balzac y est tellement incorporé à son sujet qu’après la calligraphie amoureuse du titre (jusqu’à l’enfantillage) son écriture même tend à disparaître pour ne laisser place qu’à ses personnages. Il se donne tout entier et s’efface. Don prodigieux ! […] Ces atomes d’encre s’accrochent et forment cet univers dont la Postérité s’effare. » Probablement est-ce là ce qui manque encore aux volumes publiés par les Saints Pères : une glose poétique ou savante du manuscrit édité qui éclaire le lecteur sur sa singularité, son idiosyncrasie graphique.

 

 

On trouve bien une préface d’Amélie Nothomb en tête des Contes de Perrault, mais elle eût pu servir d’introduction à n’importe quelle édition typographique puisqu’elle ne dit rien du manuscrit et de ce qu’il serait susceptible de nous révéler, trois cents ans plus tard, sur l’auteur et sur l’œuvre. Ne boudons pas, toutefois, notre plaisir de feuilleter, avec l’œil nouveau que suppose le fac-similé autographe, ces contes qui, aussi illustres soient-ils, ne parviennent à épuiser chez le lecteur ses capacités d’émerveillement.

 

Cette dizaine de courts récits aura suffi pour donner à Charles Perrault, alors à la fin de sa vie, une renommée nationale, renommée traversant rapidement les frontières puis les siècles. Elle aura fait couler aussi beaucoup d’encre – les exégèses sont innombrables – et inspiré quantité d’artistes – de Gustave Doré à Walt Disney en passant par Maurice Ravel. Malgré cette notoriété considérable, malgré les adaptations de toutes sortes paraissant chaque année, leur mystère et leur charme restent entiers. Sans doute est-ce là le génie des grandes œuvres. Et les Contes de ma Mère l’Oye, les Histoires ou Contes du temps passé, sont des œuvres géniales. Fixant une matière populaire, issue d’une longue tradition orale, les récits de Perrault, avec une élégance et une simplicité d’écriture et de composition admirables, brillent d’un éclat qu’aucun commentaire ne peut éteindre, ni même ternir.

 

Toutes les lectures – structuralistes, psychanalytiques, sociologiques, etc. – qui ont été faites des Contes de Perrault sont justes, et pourtant aucune ne nous satisfait pleinement. Elles nous laissent sur notre faim. La force de ces historiettes est sans doute de mêler l’universel à l’intime, de fonder une mythologie, de rappeler un monde des origines, d’avant le christianisme, où l’humain cohabitait avec le monstrueux et le divin, ogres et fées, et parlait le langage des animaux, tout en plongeant le lecteur dans ses propres profondeurs, au cœur d’une forêt de désirs et de peurs.

 

Ah ! merveilleux contes qui ne sacrifient pas le plaisir du conteur à celui du lecteur ! Ah, ravissant et cruel Perrault, qui, sur son manuscrit, à l’endroit où le Loup dit ses derniers mots au Petit Chaperon rouge (« Ma mère grand que vous avez de grandes dents ? – C’est pour te manger. »), ajoute une note qu’on trouve rarement reproduite dans les éditions imprimées : « on prononce ces mots d’une voix forte pour faire peur à l’enfant comme si le loup l’allait manger » ! Ah, ambigu Perrault, qui, dans les dernières lignes de « Les Fées », ne tranche pas les raisons qui causent l’amour du prince pour la jeune fille dont chaque mot prononcé s’accompagne d’une fleur ou d’une pierre précieuse : est-il conquis par sa beauté ou par le don prometteur de cette poule aux mots d’or ? C’est là, probablement, un autre aspect du génie de l’auteur qui se moque bien de mener ses personnages vers une fin heureuse ou de faire triompher la morale, deux termes qui ne manqueraient pas de nuire à la pure jouissance du conteur et de son lecteur, car pour Perrault, terrible ou sublime, il « n’y a que le merveilleux qui soit beau ».

 

 

Contes de Perrault, coffret en deux volumes – vol. 1 : manuscrit des Contes de ma Mère l’Oye (1695) : La Belle au bois dormant, Le Petit Chaperon rouge, La Barbe bleue, Les Fées, Le Chat botté ; vol. 2 : fac-similé de l’édition des Histoires et Contes du temps passé (1697) : Cendrillon, Riquet à la Houppe, Le Petit Poucet, avec des illustrations d’Henry Emy. Tirage à 1400 exemplaires. 139 €. (Paris, Éditions des Saints Pères, 2016)