Le marchand de passés, de José Eduardo Agualusa

Clément Solym - 07.06.2010

Livre - souvenirs - creer - identite


Une famille, une histoire, une existence… Des souvenirs, une vie, des amis, des proches… Des lieux, des instants, des logements, des amours, des enfants peut-être…

Tout cela se réécrit, s’invente, et on besoin se modifie. Il ne s’agit pas de mensonges, bien au contraire, mais de fidélité au réel, d’une adhérence qui soit la plus scrupuleuse, authentique possible. Parce que tout écart pourrait compromettre une entreprise plus vaste.

Alors pour cela, il faut accumuler, les informations, enregistrer, croiser, et tisser. Patiemment tisser tout ce qui servira à cette grande réalisation. Felix Ventura est le maître d’œuvre de tout cela : lui, un libraire albinos façonne les existences sur mesure. Il pioche dans des photos, des coupures de presse, des anecdotes qu’il rattache à la réalité. Auxquels il confère une vérité, cette chose si facile à faire mentir. Une vie, après tout, n’est que l’ensemble des souvenirs que l’on en garde - et que l’on peut raconter.

Ainsi, Felix invente des vies. Il leur donne une toute la force de l’originel. Felix est peut-être libraire, surveillé du coin de l’œil par un gecko - ce reptile improbable, qui parvient à imiter les rires de l’homme. Et qui croit être l’incarnation d’un ancien humain, tant il est proche d’eux… Mais la vraie vie de Felix, c’est de jouer au démiurge. Il créé des personnages ressemblant aux désirs de ses clients.

Jusqu’au jour où l’un d’eux formule une demande qui dépasse de loin les train-train habituels. Ce n’est plus un pan de souvenirs, un faisceau d’ancêtres, mais une toute nouvelle identité que cet étranger réclame. Avec les faux papiers qui vont avec, et tout autant d’authenticité que les autres.

José Eduardo Agualusa
Crédits photo
Felix hésite. Et finit par se lancer dans l’aventure. Avant de découvrir que son client se prend au même jeu de reconstitution… en cherchant plus de réalité encore, en s’appropriant les événements… Et décide de partir à la recherche de ce passé factice pour lui donner vie.

C’est simple, non ? On croirait que l’on assiste là à quelque chose qui tient de la farce, ou du vaudeville. Évidemment, il n’en est rien. Du tout. Au-delà de la fable qui surplombe, de cette aventure sur l’identité, la psychè humaine, Agualusa nous promène dans l’univers de la création, dans le monde tellurique des êtres et des mots. Ce n’est pas une naïve réflexion sur l’écriture. C’est un roman sur l’empirisme : à la recherche de soi, comment un personnage peut goûter au souffle de la vie et se l’approprier ?

C’est un peu fou, un peu drôle, étrange même quand le gecko s’en mêle. Mais c’est surtout magnifique. Tendrement magnifique. Même si certaines tendresses sont parfois brutales.

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