Le marché de Brancion, la résurrection des livres morts

Les ensablés - 01.04.2012

Livre


Ceux qui portent intérêt à ce blog doivent, s'ils ne l'ont déjà fait, se rendre au marché Brancion. Descendez station Porte de Vanves. Passez sous le pont de chemin de fer. C'est à droite. Remontez la rue Brancion où alternent des immeubles modernes et de vieilles maisons basses. Nous sommes aux abords de Paris. A certains endroits, on ne serait pas étonné de voir surgir une traction et un homme moustachu, à casquette, en descendre. Le monde de Dabit y survit, un peu. Au bout, près du parc Brassens, des halles éclairées, derrière des grilles. C'est là. Un samedi matin de préférence, en début de matinée. Le temps doit être gris, frais. Devant l'entrée des halles, arrêtez-vous au Bon coin, un bistrot-brasserie, avec ses tables en bois sombres. Au zinc, des hommes boivent des petits noirs. Des hommes du métier, des bouquinistes, ou des amateurs, comme vous, qui se montrent leurs acquisitions. De tout. Des livres reliés du 18ème siècle, des Nelson, des livres brochés, jaunes, soigneusement recouverts de papier. Cela vous met dans l'ambiance. Prenez votre café puis allez-y, entrez dans les halles: il n'y a que des livres et du silence. Vous qui cherchez, comme moi, un Jean Rogissart, un Jean Prevost, vous le trouverez, soyez-en sûr, mais il faut chercher; et en cherchant, l'on trouve. Mais on trouve aussi tout autre chose que Jean Rogissart, d'autres noms, d'autres romans oubliés. A chaque fois, les doigts caressent la couverture. On lit le titre, le nom. Des noms qui ne disent rien, édités en 1935, 55, 70. Ce qu'il y a tout à la fois de bien (pour votre portefeuille) et de tragique (pour la littérature), c'est que ces livres ne coûtent rien, pas grand-chose. Ils attendent là, depuis des années peut-être, un acquéreur, et la probabilité qu'ils en dénichent un est aussi faible que celle de la fleur attendant le bourdon qui doit la féconder. Proust a fait cette métaphore à propos de la rencontre de Jupien et de Charlus à l'hôtel de Guermantes. Mais elle vaut bien pour vos ensablés. Pauvres auteurs oubliés qui passèrent leurs nuits à écrire, connurent un certain succès, avant de se retrouver dans des cartons noirs, dans l'odeur si délicieuse pour vous du vieux papier et de la poussière. Ils sont donc là, vos Gaulmier, vos Guérin, vos Sainte-Soline, et tant d'autres. ... Tant d'autres, oui. Comme ce Charles Plisnier dont vous apercevez les œuvres complètes reliées en cuir rouge. Un nom qui vous dit quelque chose. Lui, il faudra le lire... On ne peut pas tout lire. On ne peut pas. Il faudra reposer les ouvrages inconnus, se maîtriser. Il faut s'habituer à les rejeter dans l'ombre, passer votre chemin. Et cependant, si, cédant à votre envie, vous les achetiez, une lumière éblouissante peut-être, reverrait le jour grâce à vous. Il suffirait de les lire, tout simplement, et ce qu'ils disent vous apparaîtrait aussi présent que s'ils avaient été écrits maintenant. Le miracle d'un livre, c'est qu'il n'a jamais vieilli, bien qu'il puisse être mort depuis des siècles. Il attend la résurrection, et vous êtes pour lui comme le Dieu du jugement dernier qui redonnera aux hommes leurs "corps glorieux". Là, debout, vous voyez les piles de livres comme un cimetière, et dans les tombes les âmes endormies. Mais on ne peut pas tous les sauver, on ne peut pas. Et d'ailleurs, dans tous ces livres, combien d'âmes médiocres? Mais la grande pitié qui vous habite vous souffle alors: "Et même médiocres, ils ont en eux une vérité humaine, quelque chose d'unique. Et d'un texte quelconque, peut naître une idée extraordinaire." Oui, c'est une grande pitié que ces monceaux de livres où se cachent tant de merveilles mortes. Comme le joueur qui va au casino avec une somme déterminée à l'avance pour ne pas être ruiné, vous palpez vos billets en nombre limité dans votre poche, hésitant à choisir. Vous notez un titre. Vous pensez: "Je reviendrai tout à l'heure". Mais déjà, ayant cédé à d'autres sirène de vélin, vous l'aurez oublié, ou vous ne retrouverez plus l'endroit où il se nichait. Un instant, le remords vous tiendra; un instant seulement, car jetant un oeil sur vos trouvailles et sur votre montre, vous penserez au plaisir de l'après-midi à venir où vous les lirez. Mais d'abord il faut manger. Les grands lecteurs ne sont pas des ascètes, loin de là. Au contraire même. Pour accompagner le livre, rien ne vaut un bon plat cuisiné, un vin très rouge dans une carafe, que vous prendrez au Bon coin, avec un ami. Car le livre appelle l'amitié, il le fait naître parfois. Je ne vous l'ai pas dit au début. Mais un ami vous a rejoint à Brancion. Pendant une heure, vous avez fait votre marché chacun de votre côté. Le livre est très exclusif. Il vous veut entier, dans le silence. L'ami discret vous attend à la brasserie, lui aussi muni de son sac plastique déformé par le poids des livres. Qu'as-tu trouvé? Il vous montre. Et toi? Vous lui montrez le Rogissart tant désiré, le Henri Polles découvert par hasard. Quelques mots dessus. Peu. On ne les a pas encore lus. Mais on parle d'autres livres, chaque titre en appelant un autre. Puis arrive la serveuse. Une dame brune qui travaille la semaine sur une terrasse de Nanterre et le weekend au Bon coin. Autre population, mais elle semble préférer les amateurs de vieux papiers. Ce sera une salade aux gésiers, délicieuse, puis un rumsteck saignant avec ses robustes frites, le tout arrosé d'un bordeaux de table, épais, d'un rouge profond, presque noir. Et le temps coule aussi vite que le vin dans votre gosier. Comme les livres ressuscités, vous n'avez plus d'âge. Vous êtes un étudiant enthousiaste. L'ami a retrouvé ses vingt ans. Il faudra revenir la semaine prochaine.