Le messager, Éric Bénier-Bürckel

Clément Solym - 12.09.2008

Livre - messager - Benier - Burckel


Nous aurions aimé vous présenter une chronique traditionnelle, de celles qui font grogner les auteurs de satisfaction, et qui voient les éditeurs se frotter les mains. Oui. Nous aurions aimé. D'autant plus qu'Éric est parmi les auteurs de sa génération, l'un de ceux qui méritent plus qu'une attention distraite au détour des transports en commun. Mais aujourd'hui, c'est plus qu'une oreille qu'il va falloir lui tendre : l'implication va devenir physique.

Le mollusque porte des livres, comme un autre plus connu a porté sa croix. Golgotha n'est pas si loin de la route que notre bibliofer – porteur de livres, comme un autre porta la lumière, Lucifer – emprunte pour ne se rendre nulle part. Et comme pour toute pérégrination, quelques haltes s'imposent, que les muscles se relâchent, que l'esprit profite une seconde des paysages. Ici, ils sont souvent désertiques.

En guise de collation, le mollusque plante des livres en terre, sur lesquels il urine pour les faire croître. Leur développement est soudain : en un instant, voilà qu'un arbre à livres pousse, dont les fruits – des livres, aux pages plus ou moins rances, mais toujours comestibles – s'offrent à lui. Alors, il en déchire quelques-unes et s'en rassasie. Est-ce à dire qu'il suffit pour que les livres grandissent que l'on pisse dessus ? Ou que d'autres se sont nourris pour leur croissance, d'urine ?

Le mollusque n'en a cure. Lui transbahute les siens sous ses bras maigres ; il les mène vers son destin, qui devient le leur. Peut-être l'était-ce déjà, d'ailleurs, et qu'il n'est bien plutôt que le messager dont on coupera la tête, si le message déplaît. Parfois, même, il tombe. Et peut mettre des années à se relever. Il tentera de ramper (ah ! Les délices de la reptation... ne croirait-on pas entendre Molloy parler ?), ou de gratter la terre pour se faire un abri. Ses livres toujours près de lui. Quel sinistre sentier à suivre ! Et pour quelle quête ?

Le monde finit par n'avoir plus qu'une semi-consistance, « il dormait si peu ». Et s'il dépose parfois « son lourd fardeau » de livres, il n'en poursuit pas moins cette route. « Et le mollusque, assis sur la route et les mains plaquées au sol, avait l'air si petit et si près de disparaître dans l'immense abandon noir qui l'environnait maintenant de toute part qu'on eût dit un idiot au bord d'un précipice se cramponnant de toutes ses forces à la terre pour retarder sa chute dans l'abîme sous une interminable pluie de radiations stellaires bombardant l'obscurité. » Et la messe est dite...

En grande partie, oui. Nous ne sommes pas ici dans un roman de l'absurde, même si les remontées becketiennes foisonnent. Nous avons évoqué Molloy, mais enfin on retrouverait sans peine les horizons désertiques de En attendant Godot : quelque chose d'absurde, car inconscient du tragique qui l'empêtre, se dessine à chaque page. Un peu plus encore. Une destinée d'abnégation, vouée... à l'on ne sait quel but.

Mais en parallèle, c'est tout un foisonnement, une opulence, presque poétique, excessive dans ses termes et ses formulations. Quand on se souvient de Pogrom ou Un prof bien sous tout rapport, on constate une évolution fulgurante, et si l'on devait citer une autre référence pour que le lecteur mesure l'ampleur qu'a pris le verbe d'Éric ce serait Lautréamont. Un sadisme émane des pages, étayé par de splendides adjectifs, nombreux et évocateurs, toute une poésie rustre et primale, essentielle que l'on ne capte jamais entièrement. Qui s'échappe, un peu comme les pages d'un livre que l'on ouvrirait et qui resterait muet définitivement.

Des pages blanches...

Pas forcément les plus comestibles, ni les plus nutritives, mais quand on a faim, toute nourriture est acceptable. Avec Le messager, on risque d'être amplement rassasié... Rien d'évident à lire dans ce livre, rien qui coule de source ni à quoi se raccrocher si l'on perd le fil, le nord et le reste. Vous êtes décidément un grand auteur, Éric, je vous l'ai déjà dit et j'en suis convaincu. Ce revirement est splendide, inattendu


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